
- Numéro Köchel
- K9 593 | K6 593
- Genre
- Musique de chambre
- Forme
- Quintettes à cordes et à vent
- Tonalité
- D Major
- Date
- Décembre 1790
- Lieu
- Vienna
- Âge
- 34
Le Quintette à cordes en ré majeur, K. 593 (1790) de Mozart est une œuvre de musique de chambre viennoise tardive qui transforme la texture familière du « quintette avec deux altos » en quelque chose d’une limpidité et d’une ampleur inhabituelles, avec une partie de violoncelle qui se comporte souvent comme un protagoniste posé plutôt que comme une simple basse continue. Inscrit par Mozart lui-même dans son catalogue en décembre 1790, il se tient sur le seuil de sa dernière année : une musique d’équilibre patricien qui n’en parle pas moins avec l’intimité franche de son style tardif.[1][2]
Contexte et arrière-plan
Vienne, en 1790, offrait à Wolfgang Amadeus Mozart (1756–1791) un saisissant jeu de contrastes. Publiquement, il restait un nom célèbre — Così fan tutte avait été créé au Burgtheater en janvier — mais sa situation privée devenait de plus en plus précaire : goûts aristocratiques changeants, moins d’académies lucratives, et la pression constante des dettes. La liste des œuvres de cette année montre un compositeur passant d’un genre à l’autre avec une agilité remarquable (opéra, pièces de circonstance et musique de chambre), tout en se préparant à un voyage important à l’automne, à Francfort, pour les festivités du couronnement impérial de Léopold II.[3]
Dans cet environnement, la musique de chambre occupe une place révélatrice. Elle pouvait être écrite sans la lourde infrastructure des théâtres ou des concerts sur abonnement, et demeurait une monnaie de prestige auprès des connaisseurs qui jouaient chez eux. Le style tardif de Mozart en musique de chambre est souvent qualifié de « classique » par sa clarté, mais les meilleures œuvres — K. 593 au premier chef — laissent entrevoir quelque chose de plus précis : un art de l’intimité calibrée. L’écriture n’est pas seulement conversationnelle ; elle est stratégiquement répartie, comme si Mozart explorait la part de charge expressive que peuvent porter les voix intérieures et les lignes de basse dès lors que le premier violon n’est plus traité comme l’unique dépositaire du sens.
L’effectif du quintette (deux violons, deux altos, violoncelle) est déterminant pour cette ambition. Le second alto n’ajoute pas simplement de « l’épaisseur » ; il élargit le registre médian en un espace vocal souple, d’une humanité évidente, où l’accompagnement peut se muer en commentaire et où le mouvement harmonique peut être dramatisé sans relever le plafond dynamique. Il en résulte, dans K. 593, un monde sonore qui peut sembler orchestral par la sonorité, tout en restant obstinément privé par la rhétorique — une musique qui persuade sans jamais avoir besoin de proclamer.
Composition et dédicace
Mozart a inscrit l’œuvre dans son catalogue thématique personnel en décembre 1790, en ne donnant que l’intitulé générique Quintetto — un petit détail d’archive aux conséquences interprétatives démesurées.[2] Dans les quatuors « prussiens » (K. 575, 589, 590), Mozart indiquait explicitement leur destination royale ; ici, au contraire, le catalogue ne fournit aucune formule de dédicace. Cette absence a nourri un débat discret dans les notes de programme et la recherche : faut-il entendre K. 593 comme la poursuite du projet « prussien » (avec son écriture de violoncelle fameusement mise en valeur pour le roi violoncelliste Friedrich Wilhelm II), ou comme une œuvre qui ne ferait que partager avec ces quatuors un climat stylistique tardif ?
Deux choses peuvent être vraies à la fois. D’une part, le quintette accorde au violoncelle une présence rhétorique frappante, surtout là où l’on attend qu’une voix supérieure « introduise » le discours. Certains commentateurs relient de façon plausible ce trait à l’expérience récente de Mozart auprès d’un mécène sensible au violoncelle.[4] D’autre part, la destination sociale de la pièce est moins lisible que dans les quatuors : elle ne flatte pas de manière constante un amateur distingué par une écriture de morceau de bravoure. Elle tend plutôt à intégrer le violoncelle à l’argument, en lui permettant d’initier, de répondre et — ce qui est le plus révélateur — de fixer la température émotionnelle.
L’histoire de la publication nuance également le tableau. Le Köchel-Verzeichnis du Mozarteum note que Mozart semble avoir envisagé la publication de ses derniers quintettes à cordes, bien que plusieurs — dont K. 593 — n’aient été imprimés que peu après sa mort.[1] Ce décalage compte : il suggère que l’œuvre a d’abord vécu dans le monde semi-privé viennois des séances de lecture, des cercles de mécénat et des collègues professionnels, plutôt que sur un marché public immédiat.
Une anecdote particulièrement séduisante appartient à cet univers : une histoire, diffusée dans la littérature moderne de programme, selon laquelle Joseph Haydn, Mozart et le violoniste Johann Tost se seraient réunis à la fin de 1790 pour lire le nouveau quintette de Mozart, Haydn et Mozart se partageant, dit-on, la convoitée partie de premier alto.[5] Faute de témoignage contemporain, on ne peut la tenir pour une documentation solide ; elle n’en demeure pas moins éclairante comme mémoire culturelle : elle traduit la manière dont des interprètes ultérieurs ont instinctivement situé cette musique dans un cercle de musiciens experts et confraternels — précisément le milieu où l’écriture mozartienne du quintette prend son sens le plus subtil.
Forme et caractère musical
I. Allegro (ré majeur)
Le premier mouvement est un modèle de maintien mozartien tardif : une forme sonate-allegro (exposition, développement, réexposition) dont le drame tient moins de l’affrontement que du rééquilibrage de gestes familiers. L’ouverture ne se précipite pas vers l’éclat ; elle installe un ré majeur net, public — puis révèle rapidement que le véritable intérêt du quintette réside dans qui porte le discours à chaque instant.
Ce qui frappe le plus, c’est la manière dont Mozart traite l’intérieur de la texture comme un lieu d’initiative. Les altos font souvent plus que remplir l’harmonie : ils façonnent les transitions, assouplissent la certitude des cadences et créent un sens de la perspective — premier plan et arrière-plan échangeant leurs rôles avec une aisance inhabituelle. C’est là que le second alto devient un outil de composition plutôt qu’un instrument ajouté : Mozart peut maintenir le lyrisme du premier violon sans alourdir la texture, parce que le « milieu » peut parler en phrases complètes.
II. Adagio (sol majeur)
Si K. 593 comporte un mouvement qui impose sa nécessité sans avoir à argumenter, c’est l’Adagio. En sol majeur (une région chaleureuse de sous-dominante par rapport à ré majeur), Mozart écrit une musique qui semble se déployer avec le décorum d’un air, mais la vulnérabilité d’une parole de chambre. Ici, la fameuse mise en avant du violoncelle n’a rien d’athlétique ; elle est confessionnelle. Les auteurs de notes de programme soulignent depuis longtemps l’entrée du violoncelle comme un événement — une entrée qui sonne moins comme un accompagnement que comme une personne qui commence à parler.[4]
La question interprétative est de savoir comment jouer cela : comme une démonstration cantabile, ou comme une sorte de monologue retenu. Les interprétations historiquement informées mettent souvent en valeur les silences rhétoriques et les suspensions du mouvement, laissant respirer l’harmonie ; des lectures plus « romantiques » tendent à cultiver un legato continu et de longs arcs dynamiques. L’une comme l’autre peuvent convaincre, mais la force du mouvement augmente sans doute lorsque l’ensemble préserve une sensation d’écoute — comme si chaque phrase recevait une réponse, et n’était pas simplement accompagnée.
III. Menuetto: Allegretto – Trio (ré majeur)
Les menuets tardifs de Mozart sont rarement de simples reliques de cour ; ce sont souvent des formes sociales devenues pièces de caractère. Le Menuetto de K. 593 possède une grâce aisée, mais son vrai charme tient à la rapidité avec laquelle il peut pivoter entre le poids et la légèreté, entre une sonorité pleine à cinq voix et une articulation plus dépouillée, plus incisive.
Le Trio (dans une région contrastante) met en lumière le don de Mozart pour redistribuer les projecteurs. Plutôt que de présenter un « soliste » unique, il laisse la texture elle-même devenir le protagoniste : un changement de registre, une modification d’effectif, une transparence soudaine. En concert, l’enjeu est de faire entendre ces transformations comme des changements de scène — et non comme de simples changements de volume.
IV. Allegro (ré majeur)
Le finale apporte une luminosité qui peut paraître simple sur la page, mais qui, en pratique, met à l’épreuve l’intelligence de l’ensemble. Son entrain dépend de la capacité du quintette à articuler les détails sans perdre l’élan : le second alto et le violoncelle doivent projeter rythme et harmonie avec la netteté de vents, tandis que les violons maintiennent une légèreté bondissante plutôt qu’un éclat brillant.
On entend ici pourquoi certains commentateurs placent K. 593 parmi les œuvres tardives les plus « classiquement équilibrées » de Mozart — et pourquoi cette étiquette peut être trompeuse. Le finale n’est pas émotionnellement neutre ; il est émotionnellement régulé. La joie est réelle, mais c’est une joie qui a appris la valeur de la proportion.
Réception et héritage
K. 593 est entré au répertoire moins grâce à une création légendaire unique que par la reconnaissance progressive qu’il résout avec une élégance rare un problème de composition : comment faire paraître inévitables cinq voix de cordes plutôt que simplement abondantes. La notice du Mozarteum situe l’œuvre dans l’affinement tardif, par Mozart, du quintette à cordes et relève que la publication de plusieurs quintettes — dont K. 593 — n’est intervenue que peu après sa mort, suggérant une postérité façonnée autant par les éditeurs, les maisons d’édition et les interprètes que par une renommée publique immédiate.[1]
La réception moderne a aussi été marquée par une comparaison implicite avec le plus ancien et plus sombre Quintette à cordes en sol mineur, K. 516 et le vaste K. 515 en ut majeur. Face à ces prédécesseurs monumentaux, K. 593 peut sembler « ensoleillé » — et certains ont même (injustement) lu dans sa sérénité la preuve d’une ambition amoindrie dans les dernières années de Mozart. Une meilleure lecture, reflétée par les discussions éditoriales et critiques autour des quintettes tardifs, est que K. 593 incarne une autre ambition : non pas la tragédie ou la grandeur, mais un métier avancé de l’équilibre, où l’expression passe par la répartition des voix, le registre et la force morale de la retenue.[2]
Un dernier point d’héritage est pratique et révélateur : les interprètes décrivent souvent K. 593 comme une musique de chambre qui « se répète toute seule » seulement une fois que l’ensemble apprend à penser à cinq, plutôt qu’en « quatuor plus un alto en plus ». C’est précisément la réussite de Mozart. Il ne décore pas une texture de quatuor ; il compose une psychologie de quintette — où les voix intérieures peuvent déclencher l’action et où le violoncelle reçoit la dignité de parler en premier, et pas seulement de soutenir ce que les autres ont déjà dit.
Sources
[1] Internationale Stiftung Mozarteum: Köchel-Verzeichnis entry for the String Quintet in D major, K. 593 (work data and contextual note).
[2] Bärenreiter critical edition preface (preview PDF): notes on Mozart’s autograph catalogue entry (“in December 1790”) and related source/editorial context for K. 593.
[3] Cambridge University Press: The Cambridge Companion to Mozart (front matter timeline summarizing 1790 events incl. *Così fan tutte* premiere and Mozart’s Frankfurt journey).
[4] West Cork Music work note for K. 593 (discussion of cello prominence and relationship to the ‘Prussian’ context).
[5] Bowdoin Music Festival program note (reports an anecdote of a late-1790 read-through involving Haydn, Tost, and Mozart).