L’examen du petit Mozart : comment la Royal Society mit le génie de Mozart à l’épreuve

En juin 1765, Daines Barrington posa son regard scientifique et sceptique sur un sujet extraordinaire : un garçon de neuf ans au clavecin, à Soho, dont tout Londres parlait et que la moitié de Londres refusait de croire. Le rapport qu’il remit à la Royal Society ne traitait pas Wolfgang Amadeus Mozart comme une merveille à célébrer, mais comme un phénomène à éprouver — et c’est précisément pour cela qu’on lui fait encore confiance.
Comment Mozart s’est retrouvé à Londres comme un spécimen scientifique
Quand Leopold Mozart quitta Salzbourg en juin 1763, l’Angleterre ne figurait pas au programme. Le projet passait par les cours allemandes, les Pays-Bas autrichiens, Paris et, peut-être, le nord de l’Italie. Londres ne fut ajoutée qu’après l’arrivée de la famille à la cour de France. Comme Leopold l’écrit à son propriétaire et créancier salzbourgeois Lorenz Hagenauer, le 28 mai 1764 : « Lorsque j’ai quitté Salzbourg, je n’étais résolu qu’à moitié à aller en Angleterre ; mais comme tout le monde, même à Paris, nous pressait d’aller à Londres, je m’y suis décidé. » L’attrait, c’était l’argent : Londres était la ville la plus riche et la plus grande d’Europe, avec une bourgeoisie marchande aisée qui payait pour des concerts publics — contrairement à la vie musicale, ailleurs, davantage tenue par les cours. La famille quitta Paris le 10 avril 1764, endura une traversée de la Manche trempée de vomi, et atteignit Londres le 23 avril.
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Le début fut triomphal. En quelques jours — le 27 avril 1764 — Wolfgang et Nannerl jouèrent pour le roi George III et la reine Charlotte à Buckingham House ; ils y retournèrent le 19 mai, quand Wolfgang déchiffra des œuvres de J.C. Bach, Abel et Handel, et accompagna la reine pendant qu’elle chantait. Une troisième visite eut lieu le 25 octobre 1764. La faveur du roi était bien réelle ; Leopold écrivit que « l’accueil qui nous est fait ici dépasse tous les autres ». Les six sonates pour clavier et violon du garçon (K. 10–15) furent publiées en 1765 avec une ample dédicace en français à la reine Charlotte.

Puis tout s’effondra. À l’été 1764, Leopold tomba gravement malade d’une infection de la gorge et on le crut proche de la mort. La famille se déplaça vers l’air de la campagne à Chelsea (Ebury Street) pour le laisser se rétablir ; il fut interdit aux enfants de toucher le clavier. Pour s’occuper, le garçon composa discrètement sa première symphonie — Symphonie n° 1 en mi bémol, K. 16 — tandis que Nannerl copiait au fur et à mesure. Elle se rappela plus tard l’avoir entendu dire : « Rappelle-moi de donner au cor quelque chose de valable à faire. »
En 1765, la nouveauté publique s’était émoussée. La famille, revenue dans le centre de Londres à Thrift Street, se rabattit sur le commerce. Entre avril et juin environ, Leopold invita le public au logement afin de mettre le garçon à l’épreuve. En juillet, les deux enfants « parurent quotidiennement pendant une semaine dans la Great Room de la taverne Swan and Hoop » à Cornhill — un lieu bon marché que la British Library situe « près de Moorgate dans la City » — pour un droit d’entrée réduit à deux shillings et six pence, où le public pouvait interroger le garçon directement. Stanley Sadie a appelé cela « le dernier effort désespéré de Leopold pour soutirer des guinées au public anglais ». C’est à ce creux — et non au sommet royal — que Barrington arriva.

La rumeur qui motiva l’épreuve
En 1765, des chuchotements envieux s’étaient durcis en une accusation précise : Wolfgang ne serait pas un enfant, mais un petit adulte souffrant d’un défaut de croissance — un nain présenté comme prodige. La rumeur était suffisamment sérieuse pour susciter une réfutation publique : une lettre ouverte anonyme dans le Public Advertiser (10 mai 1765), signée « Recto Rectior », presque certainement publiée au nom de Leopold. Elle fut retrouvée et réimprimée par Ilias Chrissochoidis dans son étude de 2010 sur l’âge contesté de Wolfgang. Cette question — « est-il vraiment un enfant ? » — précéda l’intervention de Barrington et circulait largement parmi les musiciens londoniens, qui peinaient à croire qu’un enfant si jeune puisse surpasser des adultes dans leur propre art. Vérifier l’âge protégeait aussi les moyens de subsistance de Leopold, puisque toute la valeur du numéro dépendait du fait que le garçon fût aussi jeune qu’annoncé.
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Daines Barrington, naturaliste
Daines Barrington (1727/28–1800) était avocat, juge, antiquaire, et membre de la Royal Society et de la Society of Antiquaries. C’était un homme à la curiosité fébrile et excentrique : il mena des expériences de « co-élevage » sur des oiseaux chanteurs (élever de jeunes linottes avec des parents adoptifs pour voir de quel chant elles s’imprégnaient) et publia Experiments and Observations on the Singing of Birds ; il soutint qu’on pouvait atteindre le pôle Nord, dans un opuscule qui contribua à déclencher une véritable expédition polaire britannique ; et il interrogea Dolly Pentreath, la Cornouaillaise souvent présentée comme la dernière locutrice native du cornique — son rapport étant la principale source de cette affirmation. Il correspondit avec le pasteur-naturaliste Gilbert White, dont les lettres à Barrington constituent une grande partie de The Natural History of Selborne.

Voilà le point crucial : Barrington aborda l’enfant comme un naturaliste aborde un spécimen. Il donna « des exemples concrets de comportement et pas seulement des opinions », comme l’a observé la psychologue Uta Frith dans un essai de la Royal Society. Il n’était pas enchanté ; il mettait à l’épreuve. Cette distance explique précisément pourquoi son rapport possède un poids probant inhabituel.

Ce que Barrington fit réellement — et ce qu’il ne fit que rapporter
Barrington arriva préparé. Il apporta un manuscrit que Mozart n’avait jamais vu : une pièce en cinq parties, vocale et instrumentale, d’« un gentleman anglais », sur des paroles tirées du Demofoonte de Metastasio, avec les deux parties vocales notées dans la malcommode clé d’alto. Mozart la joua à vue « de la manière la plus magistrale », en respectant le tempo et le style voulus par le compositeur — un exploit que Barrington s’efforça d’expliquer à des non-musiciens, en notant que les « petits doigts » du garçon « atteignaient à peine une quinte sur le clavecin ».
Venaient ensuite les improvisations célèbres. Sachant que le garçon était « beaucoup remarqué par Manzoli, le fameux chanteur », Barrington demanda une chanson d’amour improvisée « comme son ami Manzoli pourrait en choisir à l’opéra ». Mozart, assis au clavecin, « se retourna avec beaucoup de malice » et produisit un récitatif et une aria bâtis autour du seul mot Affetto. Le verdict de Barrington resta mesuré, sans emphase : la pièce « dépassait réellement la médiocrité et montrait une extraordinaire promptitude d’invention ». Il demanda ensuite une Chanson de Rage convenant à la scène lyrique ; l’enfant se lança dans un récitatif sur le mot Perfido, et au milieu « il s’était porté à un tel degré, qu’il frappait son clavecin comme une personne possédée, se levant parfois sur sa chaise ».
Et puis le chat. Un chat favori entra ; Mozart abandonna le clavecin et on ne put le faire revenir « pendant un temps considérable ». Il courait aussi dans la pièce avec un bâton entre les jambes « comme un cheval ». Barrington consigna ces moments d’égarement à dessein : c’étaient des données confirmant qu’il s’agissait bien d’un vrai enfant. Il écrivit que, malgré ses soupçons sur l’âge, le garçon « avait non seulement une apparence tout à fait enfantine, mais encore toutes les actions propres à ce stade de la vie ».
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Surtout, Barrington distingua ce qu’il avait vu de ce qu’on lui avait dit. L’affirmation célèbre selon laquelle Mozart pouvait terminer une fugue que J.C. Bach aurait interrompue en plein milieu est explicitement signalée par Barrington comme un ouï-dire : « J’ai été informé par deux ou trois musiciens compétents » que lorsque « Bach, le célèbre compositeur, avait commencé une fugue et s’était arrêté brusquement », le petit Mozart l’avait reprise « et l’avait développée de la manière la plus magistrale ». Ce n’est pas un témoignage oculaire. Le déchiffrage, les deux arias improvisées, les épreuves au clavier et le chat — cela, Barrington l’a vu lui-même.
L’intrigue de détective autour de la vérification de l’âge
Voici ce qui rend le rapport de Barrington unique parmi les documents mozartiens : il refusa de publier sur sa seule autorité. Soupçonnant que Leopold avait pu mentir sur l’âge du garçon, il se renseigna auprès de musiciens allemands de Londres sans obtenir de réponse, jusqu’à ce qu’il procure un extrait du registre baptismal de Salzbourg « par l’entremise de Son Excellence le comte Haslang » — Joseph Franz Xaver von Haslang, l’envoyé bavarois (palatin) de longue date à Londres. L’extrait comprenait une attestation sous serment d’un chapelain salzbourgeois, Leopold Comprecht, que Barrington imprima dans son rapport. (L’acte de baptême à Salzbourg fut en réalité rédigé par le chapelain de la ville Leopold Lamprecht ; « Comprecht » apparaît dans le récit de Barrington.)
Satisfait, Barrington écrivit, dans les termes exacts des Philosophical Transactions : « Il ressort de cet extrait que le père de Mozart n’a pas trompé sur son âge lorsqu’il était en Angleterre, car c’est en juin 1765 que j’ai été témoin de ce que j’ai relaté ci-dessus, lorsque le garçon n’avait que huit ans et cinq mois. »
Cette dernière proposition est la grande ironie du rapport. Tout le but du document était de vérifier l’âge du garçon — et Barrington se trompe. Mozart, né le 27 janvier 1756, avait en juin 1765 neuf ans et cinq mois, non huit. L’erreur tient probablement à l’habitude de Leopold d’annoncer les enfants un an ou deux plus jeunes qu’ils ne l’étaient. De nombreuses sources ultérieures répètent « huit ans » au moment de l’épreuve, héritant soit de l’inexactitude de Barrington, soit d’une confusion sur la date de la visite.
Ce scrupule explique l’étrange chronologie du document. L’épreuve eut lieu en juin 1765. Le texte est daté du 28 novembre 1769. Il fut lu devant la Royal Society le 15 février 1770 et publié dans les Philosophical Transactions of the Royal Society of London, vol. 60 (1770), p. 54–64, sous le titre « Account of a Very Remarkable Young Musician. In a Letter from the Honourable Daines Barrington, F.R.S. to Mathew Maty, M.D. Sec. R.S. ». Barrington ouvre sur une analogie malicieuse : un récit solidement attesté d’un garçon « qui mesurait sept pieds, alors qu’il n’avait pas plus de huit ans » mériterait l’attention de la Société — et la stature musicale du garçon avait quelque chose d’aussi improbable.
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De qui la « Chanson d’amour » parlait vraiment
L’« ami Manzoli » était Giovanni Manzuoli (v. 1720–1782), célèbre soprano castrat florentin alors au sommet de sa gloire londonienne. Il avait été engagé par le King’s Theatre pour la saison 1764–65, débutant dans le pasticcio Ezio le 24 novembre 1764, et il était la star la mieux payée de l’hiver. Leopold écrivit, non sans envie, à Hagenauer le 8 février 1765, selon la transcription du Mozarteum : « Manzoli touche 1500 livres sterling pour cet hiver… il va empocher plus de 20000 florins allemands cet hiver. » Manzuoli se lia d’amitié avec la famille Mozart et donna au garçon des leçons de chant ; la note éditoriale de la Digitale Mozart-Edition pour cette même lettre affirme sans détour : « Il donna à Wolfgang des leçons de chant gratuitement » — la seule formation vocale formelle de Mozart. Tous deux se produisirent ensemble lors d’un concert privé chez Lord et Lady Clive à Berkeley Square le 13 mars 1765, événement reconstitué par Dexter Edge dans Mozart: New Documents. Plus tard, le baron Friedrich Melchior Grimm écrivit, dans la Correspondance littéraire du 15 juillet 1766, que Wolfgang avait tant profité d’avoir entendu Manzuoli que « il en a si bien profité que … il chante avec autant de goût que d’âme » — « il chante avec autant de goût que d’âme ». Des années après, Manzuoli sortit de sa retraite pour chanter le rôle-titre dans Ascanio in Alba de Mozart (Milan, 1771). Ainsi, lorsque Barrington évoquait Manzoli, il ne recourait pas à une abstraction : il nommait le monde scintillant de l’opéra que le garçon de neuf ans fréquentait déjà.
Le destinataire de la lettre
Le rapport prend la forme d’une lettre adressée à Mathew Maty (Matthew Maty), médecin, secrétaire de la Royal Society et aussi bibliothécaire principal du British Museum. Le lien avec le British Museum est poignant : dans leurs dernières semaines londoniennes en juillet 1765, les Mozart visitèrent le Museum — un privilège, puisque les enfants y étaient officiellement interdits — et offrirent aux administrateurs un exemplaire des sonates imprimées de Wolfgang, une gravure de famille, et le manuscrit de son motet « God is our Refuge », K. 20, de la main du garçon. C’était sa seule mise en musique de mots anglais. Le petit compositeur eut du mal à faire coïncider les mots avec les notes aux mesures 7–9, si bien que son père compléta le reste. Le don fut formellement accusé réception par Maty lui-même le 9 juillet 1765 : « Je suis chargé par le Standing Committee des Trustees du British Museum de vous signifier qu’ils ont reçu le présent des œuvres musicales de votre très ingénieux fils. » Le manuscrit a survécu à la British Library (cote K.10.a.17.(3)) — ce qui signifie que la Library peut revendiquer une collection Mozart commencée par le compositeur lui-même.
Les autres prodiges étudiés par Barrington
Quand Barrington rassembla ses textes dans Miscellanies (1781), le récit sur Mozart figurait à côté de rapports sur quatre autres jeunes prodiges musicaux — une sorte de première étude comparative du génie musical :
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- William Crotch (1775–1847), fils d’un charpentier de Norwich, qui jouait « God Save the King » avant l’âge de trois ans. Il devint Heather Professor of Music à Oxford, soutint un doctorat et, en 1822, fut nommé premier Principal de la Royal Academy of Music. Son oratorio Palestine (1812) fut son œuvre la plus durable ; il a peut-être composé les carillons de Westminster. Pourtant, sa carrière d’adulte ne fut jamais à la hauteur de l’éclat précoce — et certaines sources notent que son exhibition enfantine laissa de lui un adulte quelque peu abîmé et conservateur.
- Charles Wesley le jeune (1757–1834) et Samuel Wesley (1766–1837), fils de l’auteur de cantiques Charles Wesley. Samuel, surnommé « l’English Mozart », devint un important compositeur et organiste, un pionnier du renouveau bachien en Angleterre, et le père de Samuel Sebastian Wesley — mais l’establishment se méfiait de lui et il n’obtint jamais un grand poste d’organiste.
- Garret Wesley, 1er comte de Mornington (1735–1781), compositeur aristocrate anglo-irlandais, premier professeur de musique du Trinity College de Dublin, connu pour des glees comme « Here in cool grot ». Il était le père d’Arthur Wellesley, futur duc de Wellington — le seul de ses enfants à hériter de son don musical.
La comparaison est instructive : parmi les prodiges recensés par Barrington, la plupart s’installèrent dans des carrières respectables mais terre-à-terre. Seul Mozart devint Mozart.
Le fil Handel
Barrington conclut en comparant le garçon au jeune George Frideric Handel — s’appuyant sur les mémoires de Handel par John Mainwaring, selon lesquels Handel composait déjà enfant et était frappé d’idées musicales au lit. Puis vient la inflexion émotive : « Je suis d’autant plus heureux d’établir cette brève comparaison entre ces deux prodiges précoces de la musique, qu’on peut espérer que le petit Mozart atteindra peut-être le même âge avancé que Handel, contrairement à l’observation commune selon laquelle de tels ingenia praecocia sont généralement de courte vie. »
Handel avait vécu jusqu’à 74 ans. Le vœu ne fut pas exaucé. Mozart mourut le 5 décembre 1791, à 35 ans — deux ans après la parution de Selborne de Gilbert White, et neuf ans avant Barrington lui-même.
Ce que devint le rapport
L’ironie la plus profonde est que le témoignage extérieur le plus digne de foi sur les dons d’enfance de Mozart provient d’un sceptique. Barrington voulait démasquer une imposture. Il exigea un acte de naissance, nota le garçon courant après un chat, jugea les arias improvisées à peine « au-dessus de la médiocrité », et signala ses ouï-dire comme des ouï-dire. C’est précisément cette distance — le refus du naturaliste de se laisser séduire — qui rend le document crédible là où l’enthousiasme paternel ne le serait pas. Les lettres de Leopold vendent un miracle ; le rapport de Barrington le met à l’épreuve, et l’épreuve tient.
Note sur les points discutés : la localisation du logement (Chelsea vs Thrift Street) et le nom de la taverne de la City (Swan and Hoop vs Swan and Harp) varient selon les sources ; cet article suit la lecture Thrift Street (juin 1765) et signale l’attribution Swan and Hoop. Le nom du chapelain apparaît comme « Comprecht » dans le rapport de Barrington et comme « Lamprecht » dans le registre de Salzbourg. L’anecdote de la fugue de J.C. Bach est un ouï-dire clairement étiqueté par Barrington, non un témoignage oculaire.
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Le rapport original (1769)
Ce qui suit est le texte complet de la lettre de Daines Barrington telle qu’elle a été publiée dans les Philosophical Transactions of the Royal Society of London, vol. 60 (1770), p. 54–64. Lire l’original intégral sur Wikisource
Reçu le 28 novembre 1769.
VIII. Compte rendu d’un très remarquable jeune musicien. Dans une lettre de l’honorable Daines Barrington, F.R.S., à Mathew Maty, M.D., Sec. R.S.
Lu le 15 février 1770.
S I R,
Si je devais vous envoyer un récit solidement attesté d’un garçon qui mesurait sept pieds, alors qu’il n’avait pas plus de huit ans, on pourrait juger que cela ne serait pas indigne de l’attention de la Royal Society.
Le cas que je souhaite à présent que vous communiquiez à ce corps savant, d’une manifestation aussi précoce de talents musicaux des plus extraordinaires, semble peut-être réclamer leur attention avec une égale légitimité.
Joannes Chrysostomus Wolfgangus Theophilus Mozart, est né à Saltzbourg, en Bavière, le 17 janvier 1756.
| Note de Barrington : Je joins ici une copie de la traduction du registre de Saltzbourg, telle qu’elle a été obtenue par Son Excellence le comte Haslang, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire des électeurs de Bavière et du Palatinat :
« Je soussigné certifie que, l’an 1756, le 17 janvier, à huit heures du soir, est né Joannes Chrysostomus Wolfgangus Theophilus, fils de M. Leopold Mozart, organiste de Son Altesse le prince de Saltzbourg, et de Maria Ann son épouse légitime (dont le nom de jeune fille était Pertlin), et qu’il a été baptisé le lendemain, à dix heures du matin, dans l’église cathédrale du prince en ce lieu ; son parrain étant Gottliel Pergmayr, marchand de cette ville. En foi de quoi, j’ai tiré la présente attestation du registre paroissial des baptêmes et, sous le sceau d’usage, l’ai signée de ma propre main. Saltzbourg, 3 janv. 1769. Leopald Comprecht, chapelain de Son Altesse en cette ville. »
On m’a informé par un musicien et compositeur des plus compétents qu’il le voyait fréquemment à Vienne, quand il n’avait guère plus de quatre ans.
À cette époque, non seulement il était capable d’exécuter des leçons sur son instrument favori, le clavecin, mais il en composait aussi, dans un style et un goût précoces, qui furent fort approuvés.
Ses talents musicaux extraordinaires parvinrent bientôt aux oreilles de l’impératrice douairière, qui avait coutume de le placer sur ses genoux tandis qu’il jouait du clavecin.
L’attention d’un personnage si éminent, jointe à une certaine conscience de ses capacités très singulières, avait beaucoup enhardi le petit musicien. Étant donc l’année suivante à l’une des cours allemandes, où l’électeur l’encourageait en disant qu’il n’avait rien à craindre de sa présence auguste, le petit Mozart s’assit aussitôt avec grande assurance à son clavecin, informant Son Altesse qu’il avait joué devant l’impératrice.
À l’âge de sept ans, son père le conduisit à Paris, où il se distingua tant par ses compositions qu’on fit graver son portrait.
Le père et la sœur qui figurent dans cette estampe ressemblent extrêmement à leurs portraits, tout comme le petit Mozart, qu’on y qualifie de « Compositeur et Maitre de Musique, agé de sept ans ».
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Après le nom du graveur suit la date, qui est 1764 ; Mozart était donc alors dans sa huitième année.
En quittant Paris, il vint en Angleterre, où il demeura plus d’un an. Comme, pendant ce temps, j’ai été témoin de ses capacités extraordinaires de musicien, tant dans quelques concerts publics que, de plus, en étant seul avec lui pendant un temps considérable dans la maison de son père, je vous envoie le récit suivant, aussi étonnant et presque incroyable qu’il puisse paraître.
Je lui apportai un duo manuscrit composé par un gentleman anglais sur quelques paroles appréciées tirées de l’opéra Demofoonte de Metastasio.
La partition complète était en cinq parties, à savoir : accompagnements pour premier et second violon, les deux parties vocales, et une basse.
Je mentionnerai également ici que les parties du premier et du second chant étaient écrites dans ce que les Italiens appellent la clé d’alto ; la raison de cette précision apparaîtra plus loin.
Mon intention, en apportant cette composition manuscrite, était d’obtenir une preuve irréfutable de ses capacités de déchiffrage, puisqu’il était absolument impossible qu’il eût jamais vu la musique auparavant.
À peine la partition fut-elle posée sur son pupitre qu’il commença à jouer la symphonie de la manière la plus magistrale, et aussi dans le temps et le style correspondant à l’intention du compositeur.
Je mentionne cette circonstance, parce que les plus grands maîtres échouent souvent sur ces points lors du premier essai.
La symphonie terminée, il prit la partie supérieure, laissant l’inférieure à son père.
Sa voix, dans la tessiture de cette partie, était mince et enfantine, mais rien ne pouvait surpasser la manière magistrale dont il chanta.
Son père, qui prenait la partie inférieure de ce duo, se trompa une ou deux fois, bien que les passages ne fussent pas plus difficiles que ceux de la partie supérieure ; en ces occasions, le fils se retourna avec quelque colère, lui indiquant ses erreurs et le remettant sur la voie.
Non seulement, cependant, il rendit pleinement justice au duo, en chantant sa propre partie avec le goût le plus sûr et la plus grande précision : il ajouta encore les accompagnements des deux violons partout où ils étaient les plus nécessaires, et produisit les meilleurs effets.
Il est bien connu que seuls les musiciens les plus éminents sont capables d’accompagner dans ce style supérieur.
Comme nombre de ceux qui pourraient être présents lorsque cette lettre aura l’honneur d’être lue devant la Société ne connaissent peut-être pas la difficulté qu’il y a à jouer ainsi à partir d’une partition, je m’efforcerai de l’expliquer par la comparaison la plus proche qui me vienne.
Je dois en même temps reconnaître que l’illustration manquera en un point, puisque la voix, dans la lecture, ne peut embrasser plus que ce qui est contenu sur une seule ligne. Je dois supposer, toutefois, que l’œil du lecteur, par l’habitude et la rapidité, peut saisir d’autres lignes, bien que la voix ne puisse les articuler, comme le musicien accompagne au clavecin les paroles d’un air.
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Imaginons donc qu’un enfant de huit ans soit chargé de lire cinq lignes à la fois, dans quatre desquelles les lettres de l’alphabet auraient des valeurs différentes.
Par exemple, dans la première ligne, A aurait sa valeur ordinaire ; dans la seconde celle de B ; dans la troisième celle de C ; dans la quatrième celle de D.
Concevons aussi que les lignes ainsi composées de caractères aux valeurs différentes ne soient pas disposées de sorte à être lues en permanence exactement l’une sous l’autre, mais souvent d’une manière irrégulière.
Supposons ensuite un discours capital de Shakespeare jamais vu auparavant, et cependant lu par un enfant de huit ans avec toute l’énergie pathétique d’un Garrick.
Concevons encore que ce même enfant lise, d’un coup d’œil, trois commentaires différents sur ce discours tendant à l’éclairer ; et que l’un de ces commentaires soit écrit en grec, le second en hébreu, et le troisième en caractères étrusques.
Supposons enfin qu’au moyen de signes divers, il puisse indiquer quel commentaire est le plus important sur chaque mot ; et parfois que les trois le soient, d’autres fois seulement deux.
Lorsque tout cela est conçu, on se fera quelque idée de ce dont ce garçon était capable, en chantant un tel duo à vue de la manière la plus magistrale à partir de la partition, tout en y ajoutant en même temps tous les accompagnements qui lui appartenaient.
Quand il eut terminé le duo, il en exprima une haute approbation, demandant avec quelque empressement si j’avais apporté d’autres musiques de ce genre.
Ayant toutefois appris qu’il était souvent visité par des idées musicales auxquelles, même au milieu de la nuit, il donnait forme sur son clavecin, je dis à son père que je serais heureux d’entendre quelques-unes de ses compositions extemporanées.
Le père secoua la tête à cela, disant que tout dépendait de ce qu’il fût, pour ainsi dire, inspiré musicalement, mais que je pouvais lui demander s’il était d’humeur à une telle composition.
Sachant par hasard que le petit Mozart était beaucoup remarqué par Manzoli, le fameux chanteur, venu en Angleterre en 1764, je dis à l’enfant que je serais heureux d’entendre une Chanson d’amour extemporanée, telle que son ami Manzoli pourrait en choisir à l’opéra.
L’enfant, à cela (tout en restant assis à son clavecin), se retourna avec beaucoup de malice, et commença aussitôt cinq ou six lignes d’un récitatif de jargon propre à introduire une chanson d’amour.
Il joua ensuite une symphonie qui pouvait correspondre à un air composé sur le seul mot, Affetto.
Elle avait une première et une seconde partie, qui, avec les symphonies, était de la longueur que les airs d’opéra durent généralement : si cette composition extemporanée n’était pas d’une excellence prodigieuse, elle dépassait néanmoins réellement la médiocrité, et montrait une extraordinaire promptitude d’invention.
Voyant qu’il était d’humeur, et pour ainsi dire inspiré, je lui demandai ensuite de composer une Chanson de Rage, telle qu’elle pourrait convenir à la scène d’opéra.
L’enfant se retourna de nouveau avec beaucoup de malice, et commença cinq ou six lignes d’un récitatif de jargon propre à précéder une Chanson de Colère.
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Cela dura aussi à peu près le même temps que la Chanson d’amour ; et au milieu, il s’était porté à un tel degré, qu’il frappait son clavecin comme une personne possédée, se levant parfois sur sa chaise.
Le mot qu’il choisit pour cette seconde composition extemporanée fut, Perfido.
Après cela, il joua une leçon difficile, qu’il avait achevée un jour ou deux auparavant : son exécution était étonnante, si l’on considère que ses petits doigts atteignaient à peine une quinte sur le clavecin.
Son étonnante facilité, toutefois, ne provenait pas seulement d’une grande pratique ; il avait une connaissance approfondie des principes fondamentaux de la composition, car, à partir d’une ligne de dessus, il écrivit immédiatement une basse au-dessous, qui, une fois essayée, produisait un fort bon effet.
Il était aussi un grand maître de la modulation, et ses passages d’une tonalité à une autre étaient extrêmement naturels et judicieux ; il s’exerçait de cette manière pendant un temps considérable avec un mouchoir posé sur les touches du clavecin.
Les faits que je viens de mentionner, j’en ai été moi-même témoin oculaire ; à quoi je dois ajouter que j’ai été informé par deux ou trois musiciens compétents que, lorsque Bach, le célèbre compositeur, avait commencé une fugue et s’était arrêté brusquement, le petit Mozart l’avait aussitôt reprise et l’avait développée de la manière la plus magistrale.
Témoin que j’étais moi-même de la plupart de ces faits extraordinaires, je dois avouer que je ne pus m’empêcher de soupçonner que son père trompait sur l’âge réel du garçon, bien qu’il n’eût pas seulement une apparence tout à fait enfantine, mais encore toutes les actions propres à ce stade de la vie.
Par exemple, tandis qu’il jouait pour moi, un chat favori entra, sur quoi il quitta immédiatement son clavecin, et nous ne pûmes le ramener pendant un temps considérable.
Il lui arrivait aussi parfois de courir dans la pièce avec un bâton entre les jambes comme un cheval.
Je constatai encore que la plupart des musiciens de Londres étaient du même avis quant à son âge, ne croyant pas possible qu’un enfant d’années si tendres pût surpasser la plupart des maîtres dans cette science.
J’ai donc pendant un temps considérable mené les meilleures recherches que j’aie pu auprès de quelques musiciens allemands résidant à Londres, mais je ne pus jamais obtenir d’autre information que celle qu’il était né près de Saltzbourg, jusqu’à ce que j’eusse la bonne fortune de procurer un extrait du registre de ce lieu, par l’entremise de Son Excellence le comte Haslang.
Il ressort de cet extrait que le père de Mozart n’a pas trompé sur son âge lorsqu’il était en Angleterre, car c’est en juin 1765 que j’ai été témoin de ce que j’ai relaté ci-dessus, lorsque le garçon n’avait que huit ans et cinq mois.
J’ai souvent cherché des renseignements sur ce génie très extraordinaire depuis son départ d’Angleterre, et l’on m’a dit l’été dernier qu’il était alors à Saltzbourg, où il avait composé plusieurs oratorios, fort admirés.
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Je suis également informé que le prince de Saltzbourg, ne croyant pas que des compositions aussi magistrales fussent réellement celles d’un enfant, l’enferma pendant une semaine, durant laquelle il ne lui fut permis de voir personne, et il ne fut laissé qu’avec du papier à musique et les paroles d’un oratorio.
Dans ce court délai, il composa un oratorio fort capital, qui fut très hautement approuvé lors de son exécution.
Après avoir exposé les preuves ci-dessus du génie de Mozart, à un âge presque infantile, il ne sera peut-être pas déplacé de les comparer à ce qui a été solidement attesté à propos d’autres cas du même genre.
Parmi ceux-ci, John Barratier a été le plus particulièrement distingué : on dit qu’il comprenait le latin à quatre ans, l’hébreu à six, et trois autres langues à l’âge de neuf ans.
Ce même prodige d’érudition philologique traduisit aussi les voyages du rabbin Benjamin à onze ans, en accompagnant sa version de notes et de dissertations. Avant sa mort, survenue avant l’âge de vingt ans, Barratier semble avoir stupéfié l’Allemagne par l’étendue étonnante de son savoir ; et il n’est pas besoin de dire que son accroissement, d’année en année, sur un tel terrain, est communément prodigieux.
Mozart, toutefois, n’a pas à présent beaucoup plus de treize ans, et il n’est donc pas nécessaire de pousser ma comparaison plus loin.
L’autre exemple de génie musical précoce que je mentionnerai maintenant est celui du défunt George Frederic Handel, qui composa quand il n’avait guère plus de neuf ans, ainsi qu’il l’attesta de son propre aveu, et ce qui fut vérifié ensuite.
Je suis d’autant plus heureux d’établir cette brève comparaison entre ces deux prodiges précoces de la musique, qu’on peut espérer que le petit Mozart atteindra peut-être le même âge avancé que Handel, contrairement à l’observation commune selon laquelle de tels ingenia praecocia sont généralement de courte vie.
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The report itself (primary source)
- Daines Barrington, "Account of a Very Remarkable Young Musician. In a Letter from the Honourable Daines Barrington, F.R.S. to Mathew Maty, M.D. Sec. R.S." — Wikisource transcription. <https://en.wikisource.org/wiki/Account_of_a_very_remarkable_young_Musician>
- Philosophical Transactions of the Royal Society of London, vol. 60 (1770/1771), pp. 54–64 (DOI: 10.1098/rstl.1770.0008). <https://royalsocietypublishing.org/rstl/article/doi/10.1098/rstl.1770.0008/120129/VIII-Account-of-a-very-remarkable-young-musician>
- Royal Society, "Science in the Making" — digitized original manuscript of the paper. <https://makingscience.royalsociety.org/items/l-and-p_5_156/paper-account-of-a-remarkable-young-musician-joannes-chrysotomus-wolfgangus-theophilus-mozart-by-daines-barrington>
Scholarly and institutional commentary
- Uta Frith, "Meeting Mozart in London," The Royal Society blog (2015). <https://royalsociety.org/blog/2015/03/meeting-mozart-in-london/>
- "The Mozarts in London," British Library Music blog (2018). <https://blogs.bl.uk/music/2018/05/mozartinlondon.html>
- "Mozart in London," The Grub Street Project. <https://www.grubstreetproject.net/essays/mozartinlondon/>
- "Wolfgang Amadeus Mozart," Mozart & Material Culture, King's College London. <https://mmc.kdl.kcl.ac.uk/entities/person/mozart-wolfgang-amadeus/index.html>
- "Happy Birthday to 'Little Mozart'," Library of Congress, In the Muse blog (2017). <https://blogs.loc.gov/music/2017/01/happy-birthday-to-little-mozart/>
- "Young Mozart and the Five Tests," Liszt Academy. <https://concert.lisztacademy.hu/news/young-mozart-and-the-five-tests-120002>
- "Account of a Very Remarkable Young Musician (1769)," The Public Domain Review. <https://publicdomainreview.org/collection/account-of-a-very-remarkable-young-musician-1769/>
- "London Mozartiana: Wolfgang's disputed age & early performances of Allegri's Miserere", by Ilias Chrissochoidis. <https://www.academia.edu/249273/London_Mozartiana_Wolfgangs_disputed_age_and_early_performances_of_Allegris_Miserere>
Books and dissertations
- Stanley Sadie, Mozart: The Early Years, 1756–1781 (Oxford University Press / W.W. Norton, 2006).
- Cliff Eisen, New Mozart Documents: A Supplement to O.E. Deutsch's Documentary Biography (Macmillan / Stanford University Press, 1991); and Dexter Edge & David Black (eds.), Mozart: New Documents (online edition). <https://sites.google.com/site/mozartdocuments/>
- Emily Anderson (ed. and trans.), The Letters of Mozart and His Family (Macmillan) — the primary source for Leopold's letters to Lorenz Hagenauer on the family's London finances.
- Hannah Templeton, "The Mozarts in London: exploring the family's professional, social and intellectual networks in 1764–65" (PhD dissertation, King's College London, 2016). <https://kclpure.kcl.ac.uk/portal/en/theses/the-mozarts-in-london>
- Daines Barrington, Miscellanies on Various Subjects (London, 1781) — collects the Mozart account with those of Crotch, Charles and Samuel Wesley, and the Earl of Mornington.
Reference entries
- "Daines Barrington," Wikipedia. <https://en.wikipedia.org/wiki/Daines_Barrington>
- "Mozart family grand tour," Wikipedia. <https://en.wikipedia.org/wiki/Mozart_family_grand_tour>
- "20 Frith Street," Wikipedia (the Thrift Street / Frith Street lodgings). <https://en.wikipedia.org/wiki/20_Frith_Street>
- "Samuel Wesley (composer, born 1766)," Wikipedia. <https://en.wikipedia.org/wiki/Samuel_Wesley_(composer,_born_1766)>
- "Wolfgang Amadeus Mozart," English Heritage blue plaques. <https://www.english-heritage.org.uk/visit/blue-plaques/wolfgang-amadeus-mozart/>
- Handel Reference Database, 1770 (Ilias Chrissochoidis, Stanford). <http://web.stanford.edu/~ichriss/HRD/1770.htm>



















