Symphonie n° 34 en ut majeur, K. 338
de Wolfgang Amadeus Mozart

La Symphonie n° 34 en ut majeur, K. 338 de Mozart fut achevée à Salzbourg le 29 août 1780, alors que le compositeur avait 24 ans. Avec sa sonorité éclatante de « trompettes et timbales » et un mouvement lent d’une densité inhabituelle, elle se situe au seuil entre la symphonie cérémonielle salzbourgeoise et le style orchestral plus exploratoire que Mozart allait bientôt développer à Vienne.
Contexte et arrière-plan
La dernière symphonie salzbourgeoise de Mozart occupe une place paradoxale dans sa biographie : extérieurement festive, presque courtisane, elle naît pourtant à un moment où la vie de cour devient, sur le plan professionnel, de plus en plus contraignante. En 1780, Mozart est encore au service du prince-archevêque Hieronymus von Colloredo : il fournit, sur demande, de la musique d’église et diverses œuvres instrumentales, tout en cherchant discrètement une scène plus vaste pour ses ambitions. Dans ce cadre, une symphonie en ut majeur avec trompettes et timbales avait une fonction locale évidente — musique de concerts de cour et d’apparat cérémoniel — mais K. 338 donne souvent moins l’impression d’une production « de circonstance » routinière que d’une synthèse délibérée de ce que Mozart pouvait tirer des ressources orchestrales de Salzbourg.
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Un détail propre à Salzbourg éclaire à la fois l’éclat de l’œuvre et sa souplesse pratique : à la cour de Colloredo, les mêmes musiciens passaient couramment des hautbois aux flûtes, et les partitions en portent parfois la trace en évitant d’employer simultanément les deux instruments. Le catalogue du Mozarteum souligne qu’il s’agit là d’un trait plus général des symphonies salzbourgeoises de Mozart — rappel que ce que des générations ultérieures entendent comme des « choix d’orchestration » pouvait aussi relever de solutions adaptées à un effectif précis [1].
Composition et création
L’œuvre est datée avec précision : Mozart achève la symphonie à Salzbourg le 29 août 1780 [1]. Cette date n’est pas qu’un détail de catalogage : elle ancre K. 338 à la fin de l’été, juste avant que la vie de Mozart ne bascule nettement vers Munich (Idomeneo), puis Vienne. La symphonie se tient ainsi entre deux mondes : le classicisme cérémoniel de Salzbourg et une culture du concert plus publique, plus entrepreneuriale, que Mozart espère dominer.
La documentation sur les premières exécutions est moins nette que la date portée sur l’autographe. Le livret BIS pour Symphonies 34–36 estime que la symphonie fut « presque certainement » jouée très tôt à Salzbourg, à la cour de l’archevêque, peu après son achèvement [2]. Mais ce même livret (comme d’autres récits modernes) insiste sur le fait que Mozart continua de considérer la pièce comme un capital réutilisable après son départ de Salzbourg. Particulièrement révélatrice est la conservation de parties d’orchestre manuscrites de 1786 comportant des corrections de la main de Mozart — preuve que K. 338 faisait encore l’objet d’un travail actif de mise au point et restait « prête à être jouée » jusque dans les années viennoises [2].
Ces documents de 1786 relient la symphonie à un épisode pragmatique : Mozart envoya des œuvres au prince von Fürstenberg à Donaueschingen comme échantillons de sa polyvalence, apparemment dans la perspective d’un éventuel emploi [2]. La conclusion est instructive. K. 338 n’était pas simplement « une vieille symphonie de Salzbourg » laissée derrière lui ; c’était une pièce de portfolio, assez soignée — et assez impressionnante par sa sonorité — pour le représenter dans des négociations avec un mécène potentiel.
Une couche supplémentaire d’intrigue tient à ce que K. 338 ne conserve pas de manière sûre. Les sources s’accordent à dire que Mozart avait d’abord prévu un menuet après le premier mouvement, mais y renonça presque immédiatement ; le livret BIS rapporte qu’il s’interrompit après 14 mesures et remplaça cette idée par un Andante [2]. L’existence même de ce fragment offre un instantané miniature d’un « travail en cours » : Mozart en train de décider que la symphonie de cour attendue en quatre mouvements nécessitait une autre architecture intérieure.
Instrumentation
K. 338 est écrite pour un orchestre festif salzbourgeois au complet — précisément le type d’effectif capable de transformer un concert de cour en affirmation publique de splendeur :
- Bois : 2 hautbois, 2 bassons
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- Cuivres : 2 cors, 2 trompettes
- Percussion : timbales
- Cordes : violons I et II, altos, violoncelles et contrebasses
Cette instrumentation figure dans la notice du catalogue Köchel du Mozarteum [1]. Deux points méritent d’être soulignés pour des auditeurs habitués à l’orchestre symphonique « standard » des périodes ultérieures. D’abord, les trompettes et les timbales ne sont pas de simples ornements : elles définissent le profil public de la symphonie, encadrant les mouvements extrêmes d’un éclat que le public salzbourgeois associait à la cérémonie et aux grandes occasions. Ensuite, les bois sont employés d’une manière qui laisse entrevoir l’intérêt grandissant de Mozart pour des textures concertante : non pas de simples doublures des cordes, mais des voix plus individualisées, porteuses de couleur (une tendance qui devient de plus en plus explicite dans le finale).
Forme et caractère musical
K. 338 est le plus souvent donnée en trois mouvements (Adagio — Allegro vivace, Andante di molto, Presto), et ce profil en trois mouvements ne tient pas à un accident de transmission, mais à un choix de composition : Mozart semble avoir écarté le menuet très tôt et construit à sa place un mouvement lent plus substantiel [2]. Il en résulte une symphonie dont le centre de gravité peut paraître inhabituellement concentré dans l’Andante — un mouvement qui, en concert, détermine souvent si l’œuvre est perçue comme simplement « festive » ou véritablement ample.
I. Adagio — Allegro vivace (ut majeur)
L’introduction lente n’est pas longue, mais elle est fortement caractérisée : un seuil cérémoniel qui fait entendre l’Allegro qui suit comme une libération plutôt que comme une simple continuation. Des commentaires modernes ont relevé que les gestes, proches de la fanfare, annoncent des signaux rhétoriques comparables dans des œuvres ultérieures de Mozart (y compris au théâtre), ce qui suggère qu’il intégrait un vocabulaire d’ouvertures « publiques » susceptible de circuler entre symphonie, ouverture et attentes de l’opéra [2].
Sur le plan formel, le mouvement est en forme sonate-allegro, et un trait marquant (pour les auditeurs sensibles aux pratiques historiques) est la manière dont Mozart équilibre l’élan symphonique et l’attente des reprises. Le livret BIS indique que l’Allegro — d’abord intitulé simplement Allegro, puis modifié en Allegro vivace — se déroule en forme sonate sans reprise de la section initiale [2]. Ce détail influe sur l’interprétation : les chefs qui traitent le mouvement à la manière d’une « ouverture » accentuent souvent la poussée en avant, tandis que d’autres soulignent le poids architectural de l’introduction et la planification harmonique qui suit.
II. Andante di molto (fa majeur)
Si le premier mouvement affiche la cérémonie, c’est dans le mouvement lent que Mozart en complexifie l’image. L’indication de tempo (Andante di molto) est déjà un indice : non pas simplement « allant », mais résolument — une consigne qui peut détourner les interprètes d’une ampleur sentimentalement étirée au profit d’un lyrisme plus fluide, plus articulé. Sur le plan de l’orchestration, le livret BIS met en avant l’usage des altos divisés (divisi) comme détail coloriste dans la texture du mouvement [2]. Concrètement, cela peut produire une lueur intérieure plus sombre qu’on ne l’attend d’une « symphonie de trompettes » en ut majeur.
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Sur le plan interprétatif, le débat se concentre souvent sur l’équilibre et la rhétorique. Faut-il traiter ce mouvement comme un contrepoids intime — presque chambriste au sein d’une symphonie publique — ou comme le « noyau lent » expressif qui justifie la forme en trois mouvements ? L’existence du fragment de menuet abandonné donne à cette question une portée qui dépasse l’esthétique : Mozart semble avoir décidé qu’un mouvement de danse conventionnel n’était pas le bon complément intérieur à ses mouvements extrêmes, et il investit au contraire l’intérieur de la symphonie d’un discours lyrique soutenu [2].
III. Presto (ut majeur)
Le finale est souvent décrit (à juste titre) comme un tourbillon, mais sa virtuosité ne tient pas seulement à la vitesse. Le commentaire BIS le qualifie de « gigue fulgurante » en forme sonate avec reprises des deux sections, et souligne la mise en avant solistique des hautbois, annonçant le traitement ultérieur, plus explicitement concertante, des bois dans les grandes symphonies des années 1780 [2]. Autrement dit, même dans son extroversion, le mouvement n’est pas qu’une démonstration d’éclat en ut majeur ; c’est aussi une étude de conversation timbrale agile.
C’est ici que K. 338 dépasse le plus clairement le stéréotype de la « symphonie festive salzbourgeoise ». Les trompettes et les timbales continuent de couronner la rhétorique, mais la participation animée des bois peut faire sentir la texture moins comme une hiérarchie (mélodie sur accompagnement) que comme une scène civique animée : une fête publique à plusieurs voix.
Réception et postérité
La postérité de K. 338 est façonnée autant par la gestion de son « après-vie » par Mozart lui-même que par la construction du canon au XIXe siècle. La conservation de parties corrigées de 1786 et le lien avec Donaueschingen suggèrent que Mozart considérait lui-même la symphonie comme durable et représentative — une œuvre qu’il pouvait ressortir dans de nouveaux contextes plutôt que de l’abandonner comme « vieille pièce de Salzbourg » [2]. Cette auto-curation compte : elle aide à comprendre pourquoi la pièce est demeurée si jouable à travers l’évolution des cultures orchestrales, des effectifs classiques aux orchestres symphoniques modernes, sans oublier les ensembles sur instruments d’époque.
Dans l’interprétation moderne, l’intérêt de l’œuvre se cristallise souvent autour de deux questions liées. Premièrement : jusqu’où pousser la rhétorique « cérémonielle » — les mouvements extrêmes et l’ouverture relèvent-ils d’un éclat de cour, ou bien d’un argument symphonique à la netteté théâtrale ? Deuxièmement : comment régler l’allure et le poids de l’Andante di molto, puisqu’il remplace de fait le menuet attendu et doit porter la profondeur intérieure de la symphonie ? Ce ne sont pas de simples questions de goût ; elles découlent de la décision de Mozart de remodeler, dans cette œuvre, les proportions internes du genre.
Ainsi, la Symphonie n° 34 est devenue une œuvre d’épreuve très appréciée des chefs désireux de montrer que le Mozart de Salzbourg n’est pas seulement charmant et « galant », mais déjà stratégiquement moderne : réviser les formes, repenser les fonctions des mouvements, et écrire une musique orchestrale pouvant servir à la fois de divertissement de cour et de carte de visite professionnelle au-delà de Salzbourg [2].
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[1] Mozarteum (Köchel Catalogue) entry for KV 338: dating (Salzburg, 29 Aug 1780) and instrumentation.
[2] BIS booklet PDF “Symphonies 34–36” (eClassical): completion date, minuet fragment abandoned after 14 bars, Salzburg court performance likelihood, 1786 parts with Mozart corrections, Donaueschingen/Prince von Fürstenberg connection, and movement/form notes.














