Sonate pour piano no 11 en la, « Alla turca » (K. 331)
von Wolfgang Amadeus Mozart

La Sonate pour piano no 11 en la majeur de Mozart (K. 331, K".300i), composĂ©e en 1783 (Vienne ou Salzbourg), est une sonate en trois mouvements dont lâouverture inhabituelle â un Andante grazioso sous forme de thĂšme et variations â conduit, presque inĂ©vitablement, au finale populaire Rondo alla turca. Si la « Marche turque » est devenue familiĂšre, la vĂ©ritable singularitĂ© de la sonate tient Ă la maniĂšre dont Mozart transforme un style Ă la mode, lâart du clavier et lâĂ©quilibre Ă grande Ă©chelle en une Ćuvre Ă la fois domestique et animĂ©e dâun sens du théùtre.
Origines et contexte
La Sonate pour piano no 11 en la majeur, K. 331 appartient au groupe compact mais dĂ©cisif de sonates publiĂ©es par lâĂ©diteur viennois Artaria au dĂ©but de 1784, aux cĂŽtĂ©s des sonates en do majeur et en fa majeur (K. 330 et K. 332). Ce regroupement Ă©ditorial nâest pas anodin : plutĂŽt que des piĂšces de salon isolĂ©es, elles furent prĂ©sentĂ©es comme un « recueil » cohĂ©rent destinĂ© Ă un marchĂ© viennois en expansion dâamateurs avertis et de professionnels â des musiciens qui voulaient une musique lisible Ă la maison, mais aussi capable de « parler » en public.
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Le surnom de la sonate peut induire en erreur. Alla turca ne dĂ©signe que le finale, et pourtant lâensemble de lâĆuvre est imprĂ©gnĂ© dâune pensĂ©e théùtrale : « scĂšnes » contrastĂ©es, changements rapides de costume texturel, et un instinct du timing qui rappelle de prĂšs les ouvrages scĂ©niques de Mozart de cette mĂȘme premiĂšre pĂ©riode viennoise. Au dĂ©but des annĂ©es 1780, Vienne Ă©tait saisie par ce que les contemporains appelaient le « style turc » â un Ă©cho occidental, stylisĂ©, des sonoritĂ©s des fanfares de janissaires ottomanes (percussions, accents tranchants, tournures mĂ©lodiques Ă©clatantes). Mozart exploita cette vogue au théùtre (Die EntfĂŒhrung aus dem Serail, 1782) et â plus subtilement mais non moins habilement â au clavier dans le finale de K. 331, oĂč lâillusion percussive naĂźt de notes rĂ©pĂ©tĂ©es, dâun toucher staccato et de contrastes de registre « tambour et piccolo » plutĂŽt que de vĂ©ritables percussions.[1][2])
Câest aussi une sonate qui invite, et a longtemps invitĂ©, Ă dĂ©battre de ce que peut signifier le mot « sonate ». Au lieu dâouvrir par un mouvement rapide en forme sonate-allegro, Mozart commence par un recueil de variations dâune tenue parfaite â concession apparente Ă lâaccessibilitĂ©, mais aussi provocation formelle dĂ©libĂ©rĂ©e. LâĆuvre se trouve ainsi sur une ligne de fracture entre genre public et usage privĂ© : facile Ă aimer, mais difficile Ă classer.
Composition
On date gĂ©nĂ©ralement la sonate de 1783, et lâon indique dâordinaire Vienne ou Salzbourg comme lieu de composition. Cette incertitude nâest pas une simple note en bas de page : elle reflĂšte un problĂšme plus vaste concernant les sources pour clavier de Mozart de ces annĂ©es-lĂ , oĂč les autographes sont incomplets et oĂč la datation dĂ©pend souvent dâĂ©tudes du papier et du contexte Ă©ditorial plutĂŽt que dâune inscription nette du type « achevĂ© le⊠».[3][2])
Un rappel particuliĂšrement frappant du caractĂšre contingent de nos connaissances est survenu en 2014, lorsquâun fragment autographe de K. 331 a Ă©tĂ© identifiĂ© Ă Budapest, Ă la BibliothĂšque nationale SzĂ©chĂ©nyi. La dĂ©couverte fut prĂ©sentĂ©e publiquement le 26 septembre 2014 : le musicologue BalĂĄzs Mikusi y introduisit la source et (fait significatif) lâon entendit une interprĂ©tation de la sonate complĂšte par ZoltĂĄn Kocsis sur une copie de pianoforte appropriĂ©e Ă lâĂ©poque â un Ă©vĂ©nement qui soulignait combien lâĂ©tude des sources et la pratique dâexĂ©cution peuvent sâĂ©clairer mutuellement.[4][5]
Le fragment ne « rĂ©sout » pas toutes les Ă©nigmes Ă©ditoriales, mais il a affinĂ© lâimage : K. 331 nâest pas simplement une piĂšce dâenseignement omniprĂ©sente, transmise dans des Ă©ditions soignĂ©es et uniformes. Câest un texte vivant, Ă lâhistoire de transmission stratifiĂ©e â vestiges autographes, copies contemporaines, premiĂšres impressions et traditions Ă©ditoriales ultĂ©rieures â prĂ©cisĂ©ment le type dâĆuvre oĂč articulations, signes dâornement et petits dĂ©tails rythmiques peuvent devenir des lignes de fracture interprĂ©tatives.
Forme et caractĂšre musical
I. Andante grazioso (la majeur) â ThĂšme et variations
Qualifier le mouvement dâouverture de « thĂšme et variations » est juste, mais insuffisant. Le thĂšme de Mozart est construit avec une Ă©conomie presque vocale, posĂ© en phrases symĂ©triques et sur un accompagnement lĂ©ger, comme sâil invitait lâinterprĂšte Ă le « mettre en scĂšne » sous des Ă©clairages changeants. Chaque variation, plutĂŽt que de simplement orner la mĂ©lodie, reconfigure lâattention de lâauditeur â vers la figuration, vers les voix intermĂ©diaires, vers le profil rythmique.
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Deux traits sont particuliÚrement révélateurs.
Dâabord, le mouvement se comporte Ă la fois comme une introduction lente et comme un premier mouvement. Tempo et affect suggĂšrent lâintimitĂ©, mais lâarchitecture est assez ample pour assumer, sans sâexcuser, le rĂŽle dâouverture de la sonate. Il en rĂ©sulte une subversion douce : Mozart offre Ă lâauditeur le confort dâun idiome de variations familier, mais sâen sert pour gĂ©rer lâattente Ă longue portĂ©e.
Ensuite, lâĂ©criture laisse sans cesse deviner la physicalitĂ© du jeu â mains franchissant les limites des registres, main droite appelĂ©e Ă chanter au-dessus dâun accompagnement dĂ©licat, et traits qui rĂ©compensent un toucher viennois lĂ©ger plutĂŽt que le legato lourd des Ă©poques ultĂ©rieures. Dans lâinterprĂ©tation moderne, beaucoup dĂ©pend de choix que les sources ne prescrivent pas entiĂšrement : comment « lancer » les trilles, quel poids donner aux appoggiatures, quelle quantitĂ© de pĂ©dale admettre lorsque lâenvironnement notationnel originel suppose un pianoforte Ă dĂ©croissance plus rapide et Ă rĂ©sonance plus transparente.[3][6]
II. Menuetto (la majeur) â Trio
Le Menuetto paraĂźt souvent modeste sur la page ; dans la dramaturgie de la sonate, câest pourtant la charniĂšre essentielle. AprĂšs les rĂ©fractions kalĂ©idoscopiques du mouvement de variations, Mozart propose une danse qui rĂ©tablit la « tenue » sociale â phrasĂ© net, accentuation de cour â avant que le Trio ne modifie encore la lumiĂšre grĂące Ă une couleur texturale et harmonique diffĂ©rente.
Ce qui compte ici nâest pas le contraste en soi, mais la proportion. LâĂ©chelle du deuxiĂšme mouvement permet Ă K. 331 dâĂ©viter le « problĂšme du finale » qui affecte tant dâĆuvres dont le dernier mouvement, cĂ©lĂšbre, se dĂ©tache facilement : le Menuetto sert, certes, de rafraĂźchissement du palais, mais aussi de stabilisateur, de sorte que la théùtralitĂ© percussive du finale paraĂźt mĂ©ritĂ©e plutĂŽt que gratuite.
III. Rondo alla turca (la mineur â la majeur)
Lâhistoire globale du finale â la mineur plein dâallant sâĂ©clairant vers la majeur â est lâune des raisons pour lesquelles on lâextrait si souvent. Mais le mouvement est plus quâune « Marche turque » accrocheuse. Mozart y compose un théùtre instrumental : le clavier imite une fanfare entiĂšre en rĂ©partissant les rĂŽles entre registres et textures, avec des effets de « tambour » par notes rĂ©pĂ©tĂ©es, des accents incisifs et des tournures ornementales rapides qui signalent lâidĂ©e europĂ©enne contemporaine de la musique de janissaires.[1][2])
Historiquement, les interprĂštes ont mĂȘme bĂ©nĂ©ficiĂ© dâune aide mĂ©canique. Les pianoforte viennois de la fin du XVIIIe siĂšcle comportaient parfois un registre dit « janissaire » ou « turc » â des dispositifs ajoutant des effets proches de clochettes et de percussions â, incitant les musiciens Ă traiter ce mouvement comme une occasion de spectacle sonore. Si K. 331 nâexige pas de tels mĂ©canismes, leur simple existence est un indice important : « Alla turca » nâĂ©tait pas seulement un thĂšme de composition ; câĂ©tait une culture de lâexĂ©cution.[7])
Du point de vue interprĂ©tatif, la question durable est de savoir jusquâoĂč pousser la caricature. Trop poli, le mouvement perd sa raison dâĂȘtre ; trop agressif, il devient vulgaire dâune maniĂšre que la structure des phrases et le timing harmonique de Mozart refusent. Les meilleures interprĂ©tations conservent un profil de marche bien net tout en laissant le refrain rĂ©current du rondo prendre lâallure dâun personnage qui revient â reconnaissable, mais jamais identique.
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Réception et postérité
La publication de K. 331 avec K. 330 et K. 332 chez Artaria en 1784 a assurĂ© une rapide circulation de la sonate Ă Vienne et au-delĂ , et lâattrait immĂ©diat du finale a contribuĂ© Ă faire entrer lâĆuvre entiĂšre dans la pratique musicale domestique.[2])[8]
Pourtant, lâhĂ©ritage moderne de la sonate est façonnĂ© autant par le travail Ă©ditorial et musicologique que par sa popularitĂ©. La dĂ©couverte Ă Budapest, en 2014, de lâautographe â et lâattention quâelle a ensuite suscitĂ©e chez les spĂ©cialistes des sources et les Ă©diteurs â a rappelĂ© aux pianistes que lâAlla turca « standard » nâest pas un texte unique et immuable, et que de petites dĂ©cisions notationnelles peuvent remodeler le caractĂšre : le mordant dâun accent, le claquant dâun staccato, le timing rhĂ©torique dâun ornement.[4][6]
Dans la pĂ©dagogie, la sonate mĂšne une double vie singuliĂšre. Les Ă©lĂšves sont souvent attirĂ©s par le finale, mais lâĂ©tude sĂ©rieuse commence â et devrait commencer â avec la discipline du premier mouvement : varier la couleur sans dĂ©former la pulsation, articuler des motifs rĂ©pĂ©tĂ©s sans monotonie, phraser comme si lâon chantait. En ce sens, K. 331 demeure ce que sont si souvent les meilleures Ćuvres pour clavier de Mozart : une piĂšce qui semble accueillante depuis le seuil, puis qui, une fois entrĂ©, exige discrĂštement lâart du musicien.
Noten
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[1] YourClassical (Minnesota Public Radio) â background on âAlla turcaâ style and its historical meanings in Mozartâs Vienna
[2] Wikipedia â overview, movements, publication context (used cautiously as a secondary reference)
[3] Mozarteum Foundation Salzburg â Köchel catalogue entry for KV 331/01 with basic catalog data and NMA reference
[4] National SzĂ©chĂ©nyi Library (OSZK) event page â announcement of the 26 Sept 2014 public presentation of the autograph fragment and fortepiano performance
[5] RISM â report that the rediscovered Budapest autograph fragment was made available online
[6] G. Henle Verlag preface PDF â editorial context for K. 331/300i, including the 2014 Budapest autograph find and its implications for the text
[7] Wikipedia â âTurkish music (style)â article, including discussion of Janissary topic and âTurkish stopâ performance culture
[8] Mozart.oszk.hu (National SzĂ©chĂ©nyi Library project site) â summary of publication (Artaria 1784) and scholarly consensus around 1783 dating; description of the autograph fragment









