« Giunse il momento alfine » – « Non tardar, amato bene » (fragment), K. 700 (fa majeur)
de Wolfgang Amadeus Mozart

Le fragment de Mozart « Giunse il momento alfine » – « Non tardar, amato bene » (K. 700) est un état précoce abandonné du récitatif accompagné et rondo qui deviendra la scène de l’acte IV de Susanna, « Giunse alfin il momento – Deh vieni, non tardar », dans Le nozze di Figaro, K. 492. Noté en fa majeur et généralement daté de 1785–86, il ne nous est parvenu que de façon partielle — mais il offre une fenêtre rare et concrète sur l’atelier de Mozart, au moment même où il façonnait l’une des plus célèbres scènes nocturnes d’amour de tout l’opéra.[1]
Manuscrit et découverte
K. 700 ne se conserve pas sous la forme d’une partition autographe complète et unique, mais sous celle de feuillets subsistants liés au travail de Mozart sur la scena de Susanna à l’acte IV des Le nozze di Figaro. Le Köchel-Verzeichnis (Digital Mozart Edition / Fondation Mozarteum) décrit l’œuvre comme un fragment authentique, conservé, mais inachevé, et signale une source autographe de 1786 consistant en un feuillet (deux pages écrites).[1]
Le rapport critique de la Neue Mozart-Ausgabe (NMA) montre clairement à quel point la transmission est dispersée et complexe : des matériaux correspondant à cette version ancienne (avec le texte « Giunse il momento alfine » / « Non tardar, amato bene ») ont existé au moins en deux parties, dans des collections privées (allemande et américaine), décrites comme une ébauche de la même « version précoce » du n° 28 (le récitatif et l’air de l’acte IV dans l’opéra achevé).[2] Autrement dit, ce que nous appelons « K. 700 » est moins un « numéro alternatif » susceptible d’être exécuté qu’une trace documentaire d’une composition en cours.
Datation et contexte
La notice KV du Mozarteum date K. 700 de Vienne, 1785–1786 et le relie explicitement à Figaro (K. 492) en tant que fragment destiné à cet opéra.[1] Cette chronologie situe l’esquisse dans la période la plus intense de l’écriture d’opéras italiens de Mozart à Vienne — lorsqu’il ne se contentait pas de mettre en musique le texte de Da Ponte, mais affinait la caractérisation par une véritable psychologie musicale.
La scena achevée de l’acte IV est au cœur de cet équilibre psychologique : Susanna chante comme si elle s’adressait à son amant, tout en sachant qu’un autre auditeur est présent et trompé. Même dans la version définitive, cette double perspective — une surface « pastorale » mise en scène, traversée d’un sous-texte d’intelligence théâtrale — explique en partie l’électricité dramatique si particulière de la scène.[3] K. 700 importe parce qu’il permet aux chercheurs (et aux interprètes curieux) d’observer Mozart en quête du ton juste avant d’aboutir au profil musical final, universellement familier.
Contenu musical
Ce qui subsiste est bref et incomplet, mais les sources identifient le fragment comme une scena avec récitatif accompagné et rondo (Scena con Rondò), et la notice KV du Mozarteum indique la tonalité de fa majeur.[1] Le rapport critique de la NMA qualifie également la pièce, de manière spécifique, d’ébauche du récitatif « Giunse il momento alfine » et de l’air « Non tardar, amato bene ».[2]
Bien que le fragment ne soit pas assez long pour autoriser de grandes conclusions sur la forme à vaste échelle, son intérêt se situe ailleurs : il montre Mozart traitant ce numéro comme une scena de type concertant (récitatif + air clos) tout en l’insérant à l’intérieur d’un acte d’opéra. Cette approche hybride — situation opératique, raffinement d’air de concert — aide à comprendre pourquoi la scena finale de Susanna paraît à la fois intime, tenue et formellement « autonome ». Dans K. 700, on surprend Mozart en train d’éprouver la dose d’« effet » lyrique que l’instant pouvait supporter avant que le drame ne bascule d’une improvisation nocturne crédible vers un véritable morceau de bravoure.
Relation avec les œuvres environnantes
K. 700 entretient un rapport génétique direct avec le récitatif et l’air achevés de l’acte IV, « Giunse alfin il momento – Deh vieni, non tardar » (K. 492/31 dans de nombreuses numérotations modernes).[1] La scène définitive est l’aboutissement d’une longue chaîne de révisions et de solutions alternatives dans les dernières étapes de Figaro, l’appareil critique de la NMA documentant plusieurs strates d’esquisses et de brouillons autour du n° 28 et des numéros voisins.[2]
Rapporté à la production plus large de Mozart en 1786, le fragment illustre aussi un trait caractéristique de sa méthode opératique mûre : il était prêt à écarter une musique pourtant parfaitement utilisable si elle n’atteignait pas exactement la « température » dramatique souhaitée. Pour l’auditeur d’aujourd’hui, K. 700 mérite donc l’attention non comme un chef-d’œuvre perdu à « reconstruire », mais comme une empreinte rare de la prise de décision chez Mozart — la preuve que la scena finale de Susanna n’avait rien d’inévitable, mais qu’elle fut choisie parmi de véritables alternatives compositionnelles, à la table de travail.
[1] International Mozarteum Foundation / Köchel Verzeichnis entry for KV 700 (work description, dating, key, source notes, NMA references)
[2] Neue Mozart-Ausgabe (Digital Mozart Edition), Kritischer Bericht for *Le nozze di Figaro* (NMA II/5/16): source descriptions for early versions and sketches related to No. 28, including “Giunse il momento alfine” / “Non tardar, amato bene”
[3] Mary Hunter, *Understanding the Women of Mozart’s Operas* (University of California Press): discussion of Susanna’s Act IV “Deh vieni, non tardar” scene and its dramatic function