« Das Traumbild » (K. 530) : le Lied pragois de Mozart en mi bémol majeur
von Wolfgang Amadeus Mozart

Le Das Traumbild (K. 530) de Mozart est un Lied allemand pour voix et clavier, bref mais dâune poignante intensitĂ©, achevĂ© Ă Prague le 6 novembre 1787. Ăcrit alors que le compositeur savourait encore le triomphe de Don Giovanni, il le montre se dĂ©tournant du théùtre au profit dâune miniature intime â qui mĂ©rite lâattention par sa discrĂšte ambiguĂŻtĂ© psychologique et son lyrisme classique dâun Ă©quilibre exquis.[1]
Origines et contexte
Mozart compose Das Traumbild (K. 530) Ă Prague le 6 novembre 1787 â quelques jours seulement aprĂšs la crĂ©ation sur place de Don Giovanni, le 29 octobre.[3] Le catalogue Köchel comme lâInternationale Stiftung Mozarteum rattachent fermement le Lied Ă cette pĂ©riode pragoise, en prĂ©cisant la tonalitĂ© de mi bĂ©mol majeur et lâeffectif pour voix et clavier (keyboard).[1]
Sa destination sociale immĂ©diate nâest pas la salle de concert, mais le cercle cultivĂ© des amis viennois de Mozart â avant tout la famille Jacquin. Le Lied est indissociable de lâamitiĂ© du compositeur avec Gottfried von Jacquin, musicien amateur et compositeur occasionnel : peu aprĂšs lâavoir achevĂ©, Mozart lui envoie « la chanson » dans une lettre datĂ©e du 4 novembre 1787 (document qui foisonne aussi de nouvelles de Prague et de considĂ©rations pratiques sur son voyage).[3] Des tĂ©moignages ultĂ©rieurs indiquent que Jacquin fit copier la piĂšce dans un petit recueil de Lieder ayant circulĂ© sous son propre nom â Ă©pisode qui contribue Ă expliquer pourquoi le K. 530 est restĂ© relativement mĂ©connu au XIXe siĂšcle.[2]
Texte et composition
Le texte est de Ludwig Christoph Heinrich Hölty (1748â1776), poĂšte associĂ© au Göttinger Hainbund. Dans sa forme publiĂ©e, le poĂšme paraĂźt sous le titre « Das Traumbild » (et se trouve rapprochĂ© du prĂ©cĂ©dent « An ein TraummĂ€dchen » de Hölty) ; il met en scĂšne la quĂȘte anxieuse dâun amoureux Ă la recherche dâune jeune fille entrevue en rĂȘve â avec une tendresse attentive au dĂ©tail (romarin, violettes, une « main blanche comme un cygne »), mais hantĂ©e par la possibilitĂ© que la vision ne puisse ĂȘtre retrouvĂ©e.[2]
Musicalement, Mozart traite le poĂšme comme un Lied strophique â chaque strophe Ă©tant mise en musique selon un schĂ©ma essentiellement identique.[2] Ce choix est dĂ©terminant : plutĂŽt que de « suivre » le poĂšme vers aprĂšs vers au moyen dâune imagerie musicale changeante (comme dans une ballade Ă composition continue), le K. 530 laisse le texte tourner de maniĂšre obsessionnelle dans un temps musical rĂ©pĂ©tĂ©, reflĂ©tant les regards rĂ©itĂ©rĂ©s du locuteur â « tantĂŽt prĂšs des tilleuls du village, tantĂŽt en ville » â sans que lâaimĂ©e ne soit trouvĂ©e.[2]
CaractĂšre musical
Lâeffectif est dâune simplicitĂ© trompeuse : voix et clavier.[1] Pourtant, dans ce cadre modeste, le mi bĂ©mol majeur devient un espace expressif de mĂ©moire â chaleureux, Ă©quilibrĂ©, lĂ©gĂšrement idĂ©alisĂ©. La partie de clavier soutient une ligne claire et chantante plutĂŽt que de rivaliser avec elle ; lâĂ©criture vocale respire aisĂ©ment, suggĂ©rant une exĂ©cution de salon plutĂŽt que de théùtre.
Ce qui rend Das Traumbild singulier dans la production vocale de Mozart, câest prĂ©cisĂ©ment cette retenue. ComparĂ© au drame ouvertement affirmĂ© de son Lied allemand le plus cĂ©lĂšbre, Das Veilchen (K. 476), le K. 530 cultive un lyrisme plus intĂ©rieur : il Ă©vite les grands « coups de théùtre » rhĂ©toriques et maintient au contraire un seul climat â Ă mi-chemin entre rĂȘverie et inquiĂ©tude â au fil des strophes rĂ©pĂ©tĂ©es.[2] Ă la premiĂšre Ă©coute, cela peut paraĂźtre presque simple ; mais, dans son contexte, câest une maĂźtrise classique dĂ©libĂ©rĂ©e, un refus de sur-interprĂ©ter un texte dont lâenjeu mĂȘme est lâincertitude.
Au sein de la production de 1787 â dominĂ©e par lâopĂ©ra, les voyages et les exigences dâune rĂ©ussite publique â Das Traumbild est lâexact opposĂ© du grand geste : une miniature privĂ©e, soigneusement façonnĂ©e. Quâelle ait vu le jour Ă Prague, dans lâaprĂšs-lueur de Don Giovanni, ne fait quâen accentuer le pouvoir de sĂ©duction. Le K. 530 offre un aperçu de Mozart, Ă 31 ans, se dĂ©tournant (briĂšvement) de la scĂšne au profit de la voix solitaire : non pour peindre un personnage, mais pour Ă©couter un esprit en quĂȘte de quelque chose quâil ne parvient pas tout Ă fait Ă nommer.[1]
[1] Internationale Stiftung Mozarteum (Köchel-Verzeichnis): KV 530 âDas Traumbildâ â dating (Prague, 6 Nov 1787), key (Eâ major), scoring (voice & clavier), authenticity and publication notes.
[2] Wikipedia: âDas Traumbildâ â overview, Jacquin context, poem background (Hölty), and basic form (strophic).
[3] Digital Mozart Edition (DME), letter: Mozart to Gottfried von Jacquin, dated Prague, 4 November 1787 (English transcription PDF) â documents the correspondence context and refers to sending âthe song.â