Constanze Mozart : amour, deuil et la construction d'un héritage

By Al Barret 5 déc. 2025
Portrait de 1782 de Constanze Mozart (1762-1842), épouse de Wolfgang Amadeus Mozart, par son beau-frère Joseph Lange
Portrait de 1782 de Constanze Mozart (1762-1842), épouse de Wolfgang Amadeus Mozart, par son beau-frère Joseph Lange

Par une froide soirée de décembre 1791, le grand Burgtheater de Vienne était plein à craquer. Les meilleurs musiciens et chanteurs de la ville s’étaient réunis sur scène, « comme s’ils rivalisaient pour se faire entendre ». Ce n’était pas un concert ordinaire, mais un concert de bienfaisance organisé à la hâte pour une jeune veuve. Moins de trois semaines plus tôt, Constanze Mozart avait vu son mari – Wolfgang Amadeus Mozart – inhumé dans une fosse commune au milieu d’une tempête hivernale. À présent, tandis que les dernières notes d’un Requiem résonnaient dans la salle, la « veuve abandonnée de notre compositeur immortel » recevait un élan de soutien de la part du public viennois. À la fin de la soirée, le concert de bienfaisance avait recueilli environ 1 000 florins – plus une généreuse contribution de la cour impériale – pour aider Constanze et ses deux jeunes enfants.1000 gulden – plus a generous contribution from the Imperial court – to help Constanze and her two small children.

Ce fut la première d’une longue série de fois où Constanze saurait mobiliser la musique et la bienveillance du public pour traverser la tragédie [1][2][3]. Dans les années qui suivirent, cette femme ingénieuse – autrefois reléguée par ses détracteurs au rang de simple note de bas de page au génie de Mozart – allait façonner l’héritage de son mari d’une manière que nul n’aurait pu imaginer. Son histoire est celle d’un dévouement sous pression, d’une persévérance avisée après le chagrin, et de mythes remis en cause par des faits documentés.

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Partie 1 : Le monde des Weber

Maria Constanze Cäcilia Josepha Johanna Aloysia Weber naquit le 5 janvier 1762 dans la ville de Zell im Wiesental, dans le sud-ouest de l’Allemagne[4]. Elle grandit au sein d’un foyer musical à cheval sur les centres culturels animés de Mannheim et de Munich. Son père, Fridolin Weber, était lui-même musicien – contrebassiste, souffleur et copiste de métier[5] – et par lui, Constanze appartenait à une vaste famille de musiciens (le demi-frère de Fridolin était le père du compositeur Carl Maria von Weber[5]). Constanze était la troisième de quatre sœurs, toutes formées au chant. Deux de ses aînées, Josepha et Aloysia Weber, firent carrière avec distinction : Josepha créa plus tard le rôle de la Reine de la Nuit dans La Flûte enchantée, et Aloysia devint une soprano célèbre pour laquelle Mozart composa des airs[6][7].

Mozart rencontre les Weber — Aloysia d’abord

En 1777, un jeune compositeur de 21 ans en pleine ascension, nommé Wolfgang Amadeus Mozart, arriva à Mannheim pour une tournée à la recherche d’un emploi. Chez les Weber – qui vivaient alors à Mannheim – Mozart trouva un accueil chaleureux et une compagnie talentueuse. Il tomba aussitôt amoureux… mais pas de Constanze, alors âgée de 15 ans. Le premier émoi de Mozart fut pour Aloysia Weber, une soprano d’un talent hors du commun[8]. Il écrivit de la musique pour Aloysia et rêvait de l’emmener en Italie ; elle, toutefois, ne répondit pas à ses sentiments. Lorsque Mozart passa par Munich au début de 1779, Aloysia (qui y avait obtenu un poste de chanteuse) rejeta brusquement sa cour[9]. Le cœur brisé, Mozart retourna à Salzbourg.

Aloysia Weber (1760–1839) représentée en Zémire dans l’opéra Zémire et Azor d’André Grétry (vers 1784), peinte par Johann Baptist von Lampi l’Ancien (XVIIIe siècle). Aloysia était la sœur aînée de Constanze Mozart — et la première des sœurs Weber dont on sait que Mozart est tombé amoureux, avant sa relation ultérieure et son mariage avec Constanze.

Vienne et la vulnérabilité après la mort de Fridolin

La fortune des Weber évolua au rythme de la carrière d’Aloysia. À la fin de 1779, ils la suivirent à Vienne, où elle avait obtenu un poste. La tragédie frappa peu après : moins d’un mois après leur arrivée à Vienne, Fridolin Weber mourut subitement[10]. La mère de Constanze, Cäcilia, se retrouva à charge de quatre filles dans une grande ville. Pour joindre les deux bouts, Frau Weber prit des pensionnaires dans leur appartement – une pratique courante à l’époque. L’un de ceux qui, bientôt, loueraient une chambre n’était autre que Wolfgang Mozart lui-même[11][12].

Sous le même toit : « Zum Auge Gottes »

En mars 1781, Mozart avait quitté le service de l’archevêque de Salzbourg et s’était installé à Vienne pour mener une carrière indépendante. Il logea d’abord chez des amis, mais au début de l’été il emménagea chez les Weber, à “Zum Auge Gottes” (« L’Œil de Dieu ») sur la Petersplatz[11]. Constanze avait 19 ans ; Mozart en avait 25. Ce qui avait commencé comme un arrangement amical se transforma rapidement en une idylle qui fit jaser.

Les lettres conservées montrent qu’à l’été 1781 Mozart courtisait sérieusement Constanze[13]. Lorsque la mère de Constanze comprit la situation, elle fut si alarmée d’avoir sous son toit un soupirant sans entraves qu’elle pria Mozart de partir en septembre 1781, par souci de bienséance[13].

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Rumeurs contre lettres : « piéger » Mozart et ce que disent les preuves

Le monde de Constanze était celui de la musique, mais aussi de la précarité. Jeune chanteuse au sein d’une famille sans patriarche, elle vivait en marge de l’économie musicale viennoise. Les Weber assuraient leur subsistance en misant sur les talents de leurs filles : les contrats d’opéra d’Aloysia, les engagements de Josepha, et même les perspectives de mariage de Constanze. Il n’était pas rare que des familles considèrent un bon mariage comme la « carrière » d’une fille, et des rumeurs suggérèrent plus tard que Cäcilia Weber avait ourdi des plans pour prendre Mozart dans ses filets et en faire leur gendre.

Il existe peu de preuves que Constanze ou sa mère aient « piégé » Mozart pour le mener au mariage ; de telles allégations relèvent davantage des commérages postérieurs que de la documentation contemporaine[14]. En réalité, les lettres de Mozart brossent de Constanze un portrait sympathique, la décrivant comme modeste, attentionnée, et maltraitée par sa propre famille. Dans une lettre franche à son père, Leopold, qui doutait du mariage, Wolfgang reconnaissait que Constanze n’était « pas laide, mais… loin d’être belle », qu’elle ne possédait « aucun esprit », mais qu’elle avait « le meilleur cœur du monde » et le bon sens qui en ferait une excellente épouse et mère[15][16]. Il notait aussi qu’« elle se coiffe elle-même tous les jours » et qu’elle est « habituée à être mal vêtue » parce que sa mère dépensait le peu d’argent qu’elles avaient pour les autres sœurs, « jamais pour Constanze »[17]. Ce portrait sans fard – affectueux mais honnête – suggère que Mozart aimait Constanze pour son caractère et sa résilience, et non pour quelque charme calculé.

Partie 2 : Amour, pression et Vienne

Tensions amoureuses et résistance de Leopold

Au début de 1782, Wolfgang et Constanze s’étaient réconciliés après une brève querelle d’amoureux. (Ils avaient temporairement rompu leurs fiançailles en avril lorsque Mozart apprit que Constanze avait laissé un jeune homme s’adonner à un jeu de salon idiot consistant à mesurer ses mollets – un incident qui suscita la jalousie de Mozart puis, plus tard, l’amusa[18]. Les deux se réconcilièrent vite.) Le véritable défi, désormais, était de gagner l’approbation de Leopold Mozart pour cette union. Leopold, homme fier mais prudent, nourrissait de profondes réserves à l’idée que son fils épouse une demoiselle sans le sou issue d’une famille « intrigante ». Pendant des mois, Wolfgang écrivit à Salzbourg pour tenter de convaincre son père de donner son consentement. À mesure que l’été avançait, toutefois, la situation devint urgente.

Portrait du père de Wolfgang, Leopold Mozart, réalisé par Pietro Antonio Lorenzoni vers 1765

La crise de juillet 1782 et la course au mariage

À la fin juillet 1782, il semble que Constanze ait passé beaucoup de temps seule avec Wolfgang — suffisamment pour scandaliser la société viennoise et mettre sa mère hors d’elle. Un récit dramatique raconte que la sœur de Constanze Sophie se précipita chez Mozart en larmes, l’avertissant que leur mère menaçait de envoyer la police à la poursuite de Constanze si elle ne rentrait pas de l’appartement de Wolfgang[19]. Mozart se sentait acculé. « Tous les bons conseils, si bien intentionnés soient-ils [de votre part], ne prennent pas en compte le cas d’un homme qui est déjà allé si loin avec une jeune fille », protesta-t-il dans une lettre à Leopold le 31 juillet. « Il n’est pas question de différer davantage. »[19] En d’autres termes : retarder davantage et l’honneur de Constanze serait irrémédiablement compromis. Mozart écrivit même à une amie de la famille, la baronne von Waldstätten, pour demander si la police avait réellement autorité pour intervenir — « Dans le cas contraire, je ne vois pas de meilleur remède que d’épouser Constanze demain matin, ou si possible aujourd’hui. »[20]

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Le mariage et le contrat : une sécurité sur le papier

Et c’est exactement ce qu’il fit. Le 4 août 1782, Wolfgang Amadeus Mozart et Constanze Weber se marièrent dans une petite chapelle latérale de la cathédrale Saint-Étienne à Vienne[21]. Le mariage fut organisé à la hâte « dans une atmosphère de crise »[22]. En réalité, la lettre tardive de consentement de Leopold arriva le lendemain de la cérémonie[23]. Le contrat de mariage du couple était étonnamment moderne : Constanze apportait une dot de 500 gulden, que Mozart s’engageait à augmenter de 1 000 gulden ; cette somme devait revenir au survivant, et tous les biens acquis pendant le mariage devaient être détenus en commun[21]. Pour une jeune femme qui n’avait pour ainsi dire rien, le contrat offrait à Constanze une rare mesure de sécurité financière et de statut juridique. Confirmé : Le registre de mariage et le contrat à Vienne attestent ces modalités, montrant la modeste dot de Constanze et la promesse de Mozart de l’augmenter[24][25].

Vie domestique : grossesses, maladie et affection dans les lettres

Le quotidien des jeunes mariés à Vienne était un mélange de musique, vie domestique, difficultés. Ils déménagèrent à plusieurs reprises, passant progressivement à de meilleurs logements durant les années fastes de Mozart et réduisant la voilure quand les temps devinrent difficiles. Constanze tomba rapidement enceinte et, au cours des huit années suivantes, mit au monde six enfants — mais tragiquement, quatre d’entre eux moururent en bas âge[26]. Seuls deux fils survécurent : Carl Thomas Mozart, né en 1784, et Franz Xaver Wolfgang Mozart, né en juillet 1791, seulement cinq mois avant la mort de son père[27][28]. Un enchaînement aussi incessant de grossesses eut des conséquences sur la santé de Constanze. Dans ses lettres, Mozart s’inquiète souvent du bien-être de sa « petite femme ». Il l’envoya à plusieurs reprises à la ville thermale de Baden pour y prendre les eaux pour sa santé[29].

La correspondance conservée de Mozart datant de 1789 comprend de chaleureux mots adressés à Constanze pendant qu’elle suivait un traitement médical : « ne sois pas triste, » « prends soin de ta santé, » et « sois assurée de mon amour » insiste-t-il, avant de l’assaillir de baisers facétieux — « Je t’embrasse et te serre 1,095,060,437,082 fois »[30]. Le ton de ces lettres — « invariablement affectueux, souvent intensément »[29] — confirme que leur mariage fut, de l’avis général, heureux.

Argent et musique : mythes de la dette, revenus réels et rôle musical de Constanze

La vie avec Mozart était changeante. Une année, les Mozart dansaient aux soirées aristocratiques et étaient couverts par les recettes de concerts ; l’année suivante, ils pouvaient mettre l’argenterie au clou pour payer le loyer. Les revenus de Mozart variaient énormément : il pouvait gagner des milliers de florins une bonne année grâce aux concerts, aux publications et aux mécènes, et pourtant, en 1788, leurs finances s’étaient effondrées[31][32].

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En 1791, l’année même de sa mort, Mozart gagnait encore un revenu honorable de 1 900 florins (sans compter les profits de son opéra La Flûte enchantée), une somme supérieure à bien des traitements de cour[33].

Comment, dès lors, a-t-il « fini sans le sou » ? La vérité est nuancée. Les documents contemporains et la recherche moderne suggèrent que Wolfgang a souffert non d’un manque de revenus, mais d’un manque de prudence financière[34]. Il dépensait trop pour un train de vie raffiné — logement dans des quartiers à la mode, vêtements élégants, billard et jeux de cartes, et générosité envers Constanze au-delà de leurs moyens[34]. À la mi-1790, les Mozart avaient accumulé d’importantes dettes. Mozart eut recours à de fréquents emprunts auprès d’amis comme Michael Puchberg (ses lettres le montrent demandant à répétition de petites sommes)[34]. Constanze, jonglant entre grossesses et maladies, avait sans doute peu de prise pour freiner les dépenses de son mari. Pourtant, des biographes ultérieurs l’ont injustement dépeinte elle comme la dépensière.

L’image de Constanze en épouse frivole et incompétente en matière d’argent ne trouve aucun appui dans les sources primaires — en fait, Leopold Mozart lui-même loua à contrecœur sa tenue de maison comme « hautement économe »[35]. C’est le « manque de sens des affaires » de Wolfgang qui les mena au bord de la faillite, et non l’intendance domestique de Constanze[34].

Malgré les difficultés, la jeune famille connut des moments heureux. Ils étaient actifs dans les cercles sociaux et musicaux de Vienne, notamment grâce aux liens maçonniques de Mozart. Constanze, bien que souvent accaparée par la maternité, partageait la vie artistique de son mari. Elle était une soprano formée, à la voix belle et agile[36], et Mozart écrivit de la musique pour elle.

Les solos de soprano vertigineux et exigeants de sa Grande Messe en ut mineur (1783) furent spécialement écrits pour Constanze, qui les chanta lors de la création salzbourgeoise de la Messe[37][38]. On imagine aisément la fierté dans les yeux de Mozart lorsque Constanze atteignait les notes aiguës d’« Et incarnatus est », accomplissant la promesse de son propre talent musical. Elle inspira également sa créativité de manière plus subtile. Pendant leur idylle, Mozart emmena Constanze au salon du baron van Swieten, où elle découvrit les subtilités des fugues baroques de Bach et Haendel[39][40]. Constanze devint fascinée par ces œuvres complexes. Dans une lettre d’avril 1782 à sa sœur, Mozart explique que c’est la fascination de Constanze qui l’a amené à coucher une nouvelle fugue pour elle : « Ma chère Constanze est véritablement la cause de la naissance de cette fugue… Elle est tombée éperdument amoureuse des [fugues]… Elle n’a cessé de me supplier jusqu’à ce que je mette par écrit une fugue pour elle. »[41][42] Il est clair que Constanze n’était pas la « simplette sans musicalité » qu’ont voulu faire d’elle certains détracteurs. Elle était une véritable partenaire musicale de Mozart – une épouse capable d’apprécier et même exiger la musique la plus « artistiquement belle »[43].

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Des amis ont observé que la maison des Mozart était souvent remplie de musique et de rires. Ils jouaient des duos pour piano à quatre mains ; Constanze chantait pendant que Wolfgang essayait de nouvelles arias ; ils aimaient les jeux absurdes et les plaisanteries privées. Une lettre conservée de Mozart à Constanze, écrite lors de sa tournée en Allemagne en 1789, est à la fois tendre et grivoise. Il la taquine en lui disant de « bichonner ton doux petit nid » parce qu’à son retour, « mon petit polisson ici… brûle de posséder ton doux [—]. » (L’euphémisme espiègle de Mozart pour désigner son état d’excitation a été partiellement censuré par une main inconnue)[44]. Il brode une vignette impertinente à propos de ce « petit sournois » qui se conduit mal pendant qu’il écrit et mérite une « petite tape » – un aperçu de l’humour intime du couple[45].

L’authenticité de cette grivoise lettre (23 mai 1789) est bien attestée, et elle illustre l’étincelle affectueuse, voire érotique, qui existait entre eux[46][45].

Certains auteurs du XIXe et du début du XXe siècle ont suggéré que Constanze aurait pu être infidèle ou froide envers Mozart. Aucune preuve crédible n’étaye ces affirmations[14]. Au contraire, toute la correspondance conservée témoigne d’une profonde dévotion réciproque. Plus tard, Constanze se souvenait sans détour de ses années Mozart comme « entièrement heureuses », écrivant qu’elle avait été deux fois bénie avec « des maris des plus excellents par lesquels j’ai été aimée et honorée – voire adorée – et qui furent également aimés de moi »[47]. Son premier mariage, quoique bref, fut une union de véritable affection et de compréhension – ce que même les biographes de Mozart les plus intransigeants reconnaissent aujourd’hui ne pas avoir été une illusion[14].

Pourtant, le bonheur tourna à l’horreur à l’automne 1791. Mozart tomba gravement malade tandis qu’il travaillait fiévreusement à achever un mystérieux Requiem commandé. Constanze, qui se remettait elle-même de la naissance de leur enfant Franz Xaver, fit de son mieux pour soigner Wolfgang pendant le mois de novembre, alors que son état empirait. Selon le témoignage ultérieur de sa sœur Sophie (qui l’aidait à le veiller), Constanze était épuisée et désespérée. Aux premières heures du 5 décembre 1791, Mozart mourut dans son lit à 35 ans, avec Constanze tout près – à l’encontre des mythes mélodramatiques selon lesquels elle aurait été absente ou négligente à la fin (ce sont des mythes, soigneusement réfutés par le témoignage oculaire de Sophie). Constanze se retrouva veuve à 29 ans, avec deux jeunes enfants, aucune épargne, et un Requiem inachevé pour lequel un paiement avait déjà été reçu[48]. Son monde s’effondra – mais sa détermination commençait à peine à se durcir.

Partie 3 : Après la mort du génie

Les lendemains immédiats : dettes, pitié et aide publique

La mort de Mozart plongea Constanze dans la crise. En plus d’un chagrin accablant, elle se trouva confrontée à des urgents problèmes pratiques : des dettes à régler, des créanciers à la porte, et la perspective de subvenir aux besoins de sa famille sans revenu régulier.

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Les rapports contemporains mettaient l’accent sur la « situation financière périlleuse » de la veuve de Mozart[49]. La société viennoise, peut-être coupable de ne pas avoir assez apprécié Mozart de son vivant, se rallia autour de Constanze. « Chacun rivalise pour dédommager la veuve de Mozart de sa perte et pour la consoler », rapportait Der Heimliche Botschafter le 16 décembre 1791[50]. Baron Gottfried van Swieten, mécène de longue date de Mozart, et la comtesse Thun, amie de la noblesse, s’intéressèrent rapidement au bien-être des enfants de Constanze (Karl, un an, et le petit Franz)[51]. Le directeur de théâtre Emanuel Schikaneder dédia une représentation de La Flûte enchantée au bénéfice de Constanze, en lui reversant les recettes[52]. Même l’archiduc Maximilian Franz (frère de l’empereur d’Autriche) glissa 24 ducats (~108 florins) dans la main de Constanze avant de quitter Vienne[53].

Constanze Mozart par Hanson, 1802

Aller directement au pouvoir : pétition, pension et concert de bienfaisance

Constanze savait toutefois que la charité ne suffirait pas à la faire vivre. À peine six jours après la mort de Mozart, le 11 décembre 1791, elle adressa personnellement une requête à l’empereur Léopold II pour obtenir une pension de veuve[54][55]. Elle exposa sa situation et, anticipant les rumeurs selon lesquelles Mozart aurait laissé d’énormes dettes, assura à Léopold que 3 000 florins suffiraient à apurer ce qu’il devait[54][56]. Selon une première biographie (écrite par l’ami de Constanze Franz Xaver Niemetschek en 1798), l’empereur reçut Constanze en audience et répondit avec à la fois bonté et pragmatisme. Léopold II aurait déclaré : « Si les choses sont vraiment comme vous le dites… il est encore temps de faire quelque chose pour vous. Qu’on donne un concert des œuvres qu’il a laissées, et je le soutiendrai. »[54][57] Fidèle à sa parole, Léopold autorisa un grand concert de bienfaisance au Burgtheater le 23 décembre 1791 (celui décrit dans notre chapeau), et la cour impériale contribua généreusement à son succès[3][58].

Lors de ce concert, « nos musiciens, chanteurs et chanteuses les plus en vue » mirent bénévolement leurs talents à disposition, et les recettes — apparemment autour de 1 000 florins, plus la subvention de l’Empereur — permirent à Constanze « rembourser les dettes de son mari » d’un seul coup[1][54].

La seule source attestant la rencontre en tête‑à‑tête de Constanze avec Léopold II est la biographie de Niemetschek[54][57]. Aucun registre impérial indépendant de cette audience n’a été conservé, ce qui amène certains historiens à se demander si le récit n’a pas été légèrement enjolivé pour flatter la mémoire de l’Empereur. Cependant, une pétition dûment documentée de Constanze à Léopold, en date du 11 déc. 1791, existe bel et bien, et une petite pension annuelle fut effectivement accordée — certes par le successeur de Léopold, l’empereur François II, en mars 1792 exist, and a small annual pension was indeed granted – albeit by Leopold’s successor, Emperor Franz II, in March 1792[55]. Ainsi, les grandes lignes du récit de Niemetschek se vérifient : Constanze a activement sollicité de l’aide, et la famille impériale a répondu, même si les détails restent incertains.

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Le problème du Requiem : achever l’œuvre et protéger sa paternité

Constanze n’attendit pas simplement d’être secourue ; elle prit en main les affaires posthumes de Mozart avec une remarquable finesse. L’un de ses premiers défis fut le Requiem en ré mineur, qui n’était qu’à moitié achevé mais avait été entièrement payé par un client noble anonyme (aujourd’hui identifié comme le comte Franz von Walsegg). Constanze comprit que si l’œuvre restait inachevée, elle devrait peut‑être rendre les honoraires — un coup financier qu’elle ne pouvait se permettre. Elle sollicita donc les élèves et collègues de Mozart pour achever le Requiem de la manière la plus imperceptible possible. Le compositeur Joseph Eybler fit une tentative, et finalement Franz Xaver Süssmayr, qui connaissait les intentions de Mozart, livra un Requiem achevé à la fin de 1792. Constanze organisa ensuite une exécution publique du Requiem à Vienne (2 janvier 1793) afin d’établir la paternité de l’œuvre par Mozart avant que le comte ne puisse en donner la première en privé[59]. C’était une subtile manœuvre : en faisant entendre le Requiem au public, Constanze s’assura que Walsegg ne pourrait pas le faire passer pour sa composition (comme il en avait l’habitude). Elle protégea ainsi à la fois l’héritage de Mozart et son propre droit à tirer encore profit de l’œuvre.

Niemetschek mentionne un concert public où figurait “die merkwürdige Seelenmesse” (la remarquable messe de Requiem) organisé par Constanze à cette époque[59]. Grâce à elle, le Requiem — son dernier chef‑d’œuvre — vit le jour et put finalement être publié pour un public plus large.

Bâtir l’héritage : manuscrits, éditeurs et vente à André

Les dettes réglées et les urgences traitées, Constanze s’attela à garantir des revenus durables. Elle disposait de deux atouts principaux : les œuvres musicales de Mozart (nombreuses inédites ou à l’état de manuscrit) et la réputation de Mozart. Dans les années 1790, elle promut activement les deux. Elle entama des négociations avec des éditeurs dans toute l’Europe pour publier les compositions restantes de Mozart. L’affaire était délicate : Constanze devait maximiser les revenus tout en empêchant les copies non autorisées. Pendant plusieurs années, elle refusa de brader les manuscrits autographes de Mozart, malgré un besoin d’argent pressant.

Les témoignages contemporains et la recherche ultérieure s’accordent à dire que « malgré la pauvreté et l’adversité, elle ne vendit pas les manuscrits [immédiatement]… mais les garda précieusement », attendant le moment opportun[60].

Une légende tenace prétendait que Constanze avait « bradé » les manuscrits de Mozart pour se faire rapidement de l’argent ; en réalité, elle les conserva jusqu’en 1799, lorsqu’elle vendit finalement une vaste collection d’autographes — y compris des opéras majeurs — à l’éditeur Johann Anton André à des conditions favorables[61][62]. C’est en grande partie grâce à sa prévoyance que les autographes musicaux de Mozart ont été conservés dans un ensemble cohérent, au lieu d’être dispersés aux quatre vents par des ventes au coup par coup[61].

Constanze a également tiré parti de la célébrité de Mozart à mesure qu’elle grandissait. Dans les années qui suivirent immédiatement 1791, elle organisa des concerts commémoratifs non seulement à Vienne, mais aussi dans d’autres villes. Elle entreprit même une tournée en 1795–96, apportant la musique de Mozart (avec sa sœur Aloysia chantant à ses côtés) aux publics d’Allemagne[63][64]. D’après tous les témoignages, Constanze était une soprano compétente et ses interprétations des œuvres de son mari furent bien accueillies. Une entreprise notable fut son effort pour monter l’opéra tardif et moins connu de Mozart La Clemenza di Tito. Constanze « promut » cet opéra en organisant une représentation de bienfaisance à Vienne le 29 décembre 1794, confiant à Aloysia un premier rôle et tenant elle‑même un rôle (Vitellia)[65][66]. Elle maintint ainsi la musique de Mozart vivante sur la scène à un moment où elle aurait pu être oubliée.

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Façonner « Mozart » par l’imprimé : Niemetschek, Nissen et la biographie comme héritage

Durant cette période, Constanze conclut une alliance avisée qui allait influencer profondément l’héritage de Mozart : elle se lia d’amitié avec Franz Xaver Niemetschek, un érudit tchèque et ardent admirateur de Mozart. Elle décida que la vie de Mozart devait être racontée — selon ses termes. En 1797, Constanze envoya son fils aîné Karl (alors âgé d’environ 12 ans) vivre à Prague sous la tutelle de Niemetschek[67]. Cet arrangement servait plusieurs objectifs : Karl recevrait une bonne éducation (financée par une pension d’un mécène, probablement la comtesse Thun ou d’autres), et Constanze collaborerait avec Niemetschek à la rédaction de la première véritable biographie de Mozart[67]. Le livre qui en résulta, publié en 1798, s’appuya sur des matériaux fournis par Constanze — anecdotes, quelques lettres et ses souvenirs personnels. Niemetschek dépeignit Mozart sous un jour héroïque et Constanze de manière sympathique. C’est dans cette biographie que beaucoup de lecteurs découvrirent d’abord les actions décisives de Constanze : obtention d’une pension impériale, organisation des concerts de bienfaisance, achèvement du Requiem, etc. La biographie propagea aussi certaines histoires qui allaient s’ancrer dans la légende mozartienne (comme la citation de l’Empereur au sujet de son soutien au concert[54][57]).

Franz Xaver Niemetschek (1766–1849), philosophe, écrivain et théoricien de la musique tchèque.

La biographie de Niemetschek est une source historique reconnue ; la collaboration de Constanze à sa rédaction est attestée par l’envoi de ses fils chez lui et par la reconnaissance ultérieure qu’elle exprima de son travail[67]. Elle fit connaître au monde la vie de Mozart et établit le rôle de Constanze comme sa veuve dévouée.

À la fin des années 1790, Constanze Mozart avait accompli ce que beaucoup jugeaient impossible : elle s’était sortie des dettes, avait assuré l’éducation de ses enfants et avait posé les bases de l’immortalisation de Mozart. En 1800, après avoir vendu avec succès le reste du trésor de manuscrits à André (pour une somme considérable), elle se trouva enfin à l’abri financièrement[68][69].

À cette époque, la vie de Constanze entrait dans un nouveau chapitre. Elle avait rencontré un diplomate danois, Georg Nikolaus von Nissen, quelques années plus tôt (les sources divergent sur l’année exacte ; selon l’une, dès 1793[70], selon d’autres, ils se seraient rencontrés en 1797[71]). Nissen, fervent admirateur de Mozart, devint locataire chez Constanze et, peu à peu, son second grand amour. En 1798, ils vivaient ensemble à Vienne – un arrangement peu conventionnel pour un couple non marié à cette époque[71]. Constanze, désormais approchant la quarantaine, s’était métamorphosée, de la jeune fille naïve que Leopold avait jadis dénigrée, en une femme avisée et indépendante. En Nissen, elle trouva un partenaire loyal qui la soutenait, elle et ses enfants. En retour, Constanze s’autorisa à aimer de nouveau, sans jamais amoindrir le souvenir de Mozart. Après plus d’une décennie de compagnonnage, elle et Nissen se marièrent officiellement en 1809 (se rendant à Bratislava pour contourner les restrictions religieuses – elle était catholique, lui protestant)[71][72].

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Estampe de Georg Nicolaus Nissen d’après un tableau de Jagemann. 1809

Constanze Nissen, comme elle s’appelait désormais, passa ses dernières années comme les premières : fréquentant les milieux culturels européens et entretenant la flamme de Mozart. Elle vécut à Copenhague de 1810 à 1820, tandis que Nissen servait dans la fonction publique danoise[72]. Là, elle aurait fréquenté la bonne société locale (quoique, selon une critique moderne, la participation des Nissen aux salons de Copenhague fut limitée, Constanze n’ayant jamais maîtrisé le danois[73][74]). Après la retraite de Nissen, le couple voyagea en Allemagne et en Italie, pour finalement s’installer à Salzbourg en 1824[75]. En choisissant Salzbourg, la ville natale de Mozart, Constanze affirma son lien durable avec son héritage. À Salzbourg, on la traitait comme une sorte de célébrité locale – le dernier lien vivant avec Wolfgang Amadeus Mozart.

La dernière grande entreprise de Constanze au service de Mozart fut l’achèvement de une biographie exhaustive, projet que Nissen avait entrepris avec sérieux. Nissen rassembla toutes les lettres, tous les documents et anecdotes possibles, avec l’aide de Constanze, pour produire la chronique définitive de la vie de Mozart. Hélas, Nissen mourut en 1826 avant d’achever le manuscrit[76][77]. Constanze, âgée de 64 ans mais plus déterminée que jamais, passa les deux années suivantes à éditer et achever l’ouvrage aux côtés d’un érudit nommé Johann von Feuerstein[76]. En 1828, la biographie de Mozart par Nissen fut publiée à Leipzig. Constanze tenait enfin entre ses mains un volume monumental – plus de 600 pages – racontant l’histoire de son Wolfgang telle qu’elle voulait qu’on s’en souvienne. Il incluait de nombreuses lettres familiales (elle avait accordé à Nissen un accès complet à la correspondance de la famille Mozart) et même le récit de première main par Sophie des dernières heures de Mozart[78][79]. À certains égards, cette biographie tenait lieu pour Constanze d’autobiographie par procuration.

Lorsqu’elle eut atteint ses 70 ans, Constanze était connue des pèlerins de la musique qui venaient lui rendre hommage. Des visiteurs comme le compositeur anglais Vincent Novello et son épouse la rencontrèrent dans les années 1820 et la décrivirent comme gracieuse, intelligente et dévouée jusqu’au bout à la musique de Mozart. À Salzbourg, Constanze fut enfin de nouveau entourée de sa famille – ses sœurs Aloysia et Sophie, toutes deux veuves, vinrent vivre auprès d’elle dans ses dernières années[80]. Les trois sœurs Weber, réunies dans la vieillesse, se remémorèrent sans doute leur jeunesse extraordinaire à Mannheim et à Vienne, et la vie comète de Wolfgang, qui avait traversé la leur en une fulgurance.

Constanze Mozart Nissen mourut le 6 mars 1842, à l’âge de 80 ans[81][82]. Quelques mois après sa mort, Salzbourg inaugura une grande statue de Mozart sur la place de la ville – un honneur qu’elle manqua de peu de voir. Mais son héritage était assuré. Comme l’a fait remarquer un auteur moderne, sur les 80 longues années de Constanze, seules une dizaine furent passées avec Mozart – et pourtant “sans son engagement constant envers l’œuvre de son premier mari… nous n’aurions guère aujourd’hui un accès aussi libre à l’œuvre de Mozart.”[83] En d’autres termes, Constanze a rendu possible l’héritage de Mozart.

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Partie 4 : Réputation à l’épreuve – Mythes, idées reçues et réalités

L’histoire de la “mauvaise épouse” et d’où elle vient

L’image de Constanze Mozart a connu de brusques revirements au fil des siècles. De son vivant, ceux qui la connaissaient – des amis comme Niemetschek ou les Novello – en parlaient positivement : une épouse aimante, une femme d’affaires compétente, une hôtesse enjouée. Cependant, à mesure que naissait l’érudition mozartienne au XIXe siècle, un autre récit s’est insinué. Certains premiers biographes et critiques (pour la plupart des hommes) présentèrent Constanze comme une antagoniste dans l’histoire de Mozart. Ils la traitaient d’idiote, d’ignorante en musique, de frivole – insinuant même qu’elle avait été infidèle à Mozart et qu’elle était d’une certaine manière responsable de sa mort prématurée[14].

Grands mythes qui ne tiennent pas : l’inhumation et la “négligence”

Un récit particulièrement cruel a laissé entendre que Mozart avait reçu une inhumation de pauvre parce que Constanze était trop avare ou indifférente pour lui offrir des funérailles dignes.

En réalité, Mozart fut enterré selon les usages en vigueur pour sa classe sociale à Vienne à l’époque (les fosses communes non marquées étaient la norme et n’avaient rien d’infamant) – Constanze n’avait aucun mot à dire en la matière[48][84]. Pourtant, ce mythe de l’épouse froide laissant jeter son mari de génie dans une fosse commune a perduré dans l’imaginaire populaire jusqu’à ce que la recherche le réfute définitivement[48].

Maladie et attaques contre sa personne : ce que les sources étayent réellement

Un autre mythe accusait Constanze de simuler des maladies pour manipuler Mozart. Certains auteurs du XIXe siècle affirmaient qu’elle feignait d’être souffrante pour susciter la sympathie ou attirer l’attention.

Les sources montrent en réalité que Constanze avait de véritables problèmes de santé – mettre au monde six enfants en huit ans laisse des séquelles physiques. Sa sœur Sophie a témoigné que Constanze avait un jour souffert d’une “maladie de la jambe mettant la vie en danger” (peut-être une grave infection ou une thrombose) qui la cloua au lit pendant huit mois[85][86]. À la lumière de tels éléments, le cliché de Constanze en simulatrice intrigante apparaît à la fois injuste et infondé.

Pourquoi ces portraits négatifs se sont-ils imposés ? En partie, c’était de la misogynie. Comme le souligne le Grove Dictionary of Music faisant autorité, les études du début du XXe siècle étaient « sévèrement critiques » à l’égard de Constanze « comme étant dépourvue d’intelligence, sans musicalité et même infidèle… une épouse négligente et indigne. » Grove conclut que ces jugements étaient « dépourvus de preuves solides, entachés d’antiféminisme et probablement faux sur toute la ligne. »[14]. Autrement dit, Constanze est devenue un bouc émissaire commode des difficultés de Mozart – une lecture sans doute alimentée par des auteurs masculins qui ne pouvaient concevoir qu’un grand homme ait aussi, à ses côtés, une femme compétente.

Réévaluation moderne — et le risque de nouveaux mythes

À la fin du XXe siècle, les biographes de Mozart ont commencé à rétablir les faits. Des chercheurs comme Volkmar Braunbehrens (1990), Maynard Solomon (1995) et David Schroeder/Halliwell (1998) ont mis en évidence l’injustice des premières représentations de Constanze[14]. Ils ont souligné sa gestion avisée de la succession de Mozart et l’affection manifeste dans les lettres de Mozart comme autant de preuves que Constanze n’était ni bornée ni égoïste. En 1991, la musicologue Eva Rieger a proposé une réévaluation féministe de Constanze, rejetant avec force la caricature d’une épouse « lubrique, sans amour, insensible et déloyale »[87]. Rieger et d’autres ont montré que nombre des prétendus « défauts » de Constanze relevaient du deux-poids-deux-mesures : par exemple, les flirtations occasionnelles de Mozart lui-même ou ses plaisanteries grivoises sont excusées par le sempiternel « les garçons resteront toujours des garçons » , tandis que la sexualité saine et normale de Constanze était décriée comme une « morne lubricité » dans une veine sexiste[88][89]. De même, le goût avéré de Mozart pour les dépenses de luxe a longtemps été minimisé, alors que l’on rendait Constanze responsable d’un prétendu mauvais ménage malgré le témoignage de Leopold Mozart quant à sa frugalité[35].

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Aujourd’hui, le consensus des historiens sérieux est que Constanze Mozart fut une partenaire compétente et attentionnée, qui fit de son mieux dans des circonstances difficiles. Cependant, sa réputation reste quelque peu sur la sellette. Certaines œuvres récentes ont peut-être fait pencher le balancier trop loin en l’idéalisant. Par exemple, une biographie de 2018 de l’autrice Viveca Servatius entendait présenter Constanze comme « la femme la plus sous-estimée de l’histoire de la musique » – une intention louable, mais, selon au moins une recension savante, Servatius en est venue à « construire de nouveaux mythes » à propos de Constanze[90][91]. Elle aurait pris chaque anecdote positive pour argent comptant tout en écartant tout récit négatif comme mensonger, dépeignant Constanze comme une « charmante salonnière » irréprochable, dotée d’un « haut statut social » à Vienne – des affirmations guère étayées par les preuves[92][93]. La vérité, comme souvent, se situe entre les extrêmes.

Constanze n’était pas une mondaine toute‑puissante ; en réalité, les indices suggèrent qu’elle avait relativement peu d’amis proches et que certains de ses connaissances finirent par prendre leurs distances[94][95] – peut‑être en raison de frictions personnelles ou par jalousie face à sa réussite à maîtriser la succession de Mozart. Elle pouvait être volontaire et était connue pour nourrir des rancunes, n’ayant notamment jamais pardonné à son beau‑père, Leopold, la façon dont il s’était d’abord comporté envers elle et sa mère[96]. Elle était humaine – pas une sainte, mais loin de la pécheresse que certains ont faite d’elle.

En somme, la recherche actuelle tend à voir en Constanze « une femme forte derrière un grand homme », quelqu’un qui fut essentiel à Mozart de son vivant et indispensable à son héritage après sa mort[97][98]. Les préjugés injustes des époques antérieures sont en cours de correction, mais le processus exige un examen attentif des sources pour distinguer les faits de la fiction.

Ce que nous ignorons encore

La voix manquante : les lettres perdues de Constanze

Malgré tout ce que nous avons appris sur Constanze Weber Mozart, des zones d’ombre et des mystères subsistent. Frustrant, aucune des lettres personnelles de Constanze à Wolfgang n’a survécu[47], si bien que nous entendons rarement sa voix directement – nous la voyons à travers les yeux des autres. Nous ne connaissons pas, par exemple, ses pensées les plus intimes sur la musique de Mozart ni son chagrin privé après sa mort, sinon tels qu’elle les a rapportés des années plus tard à des amis. Des indices laissent penser qu’elle tenait un journal ou des notes (les archives du Mozarteum conservent quelques lettres de ses dernières années), mais une grande partie de sa vie intérieure s’est perdue avec le temps.

Incertitudes archivistiques : tri, papiers perdus et zones grises autour du Requiem

On ne sait pas non plus dans quelle mesure elle a pu façonner l’image de Mozart en conservant ou en détruisant sélectivement des documents. Certains chercheurs avancent que, lors de la préparation de la biographie de Nissen, Constanze aurait choisi d’omettre certaines lettres familiales qui présentaient Mozart ou son père sous un mauvais jour – mais cela reste de la conjecture. Les détails de l’histoire du Requiem font également encore débat : Constanze a‑t‑elle demandé à Süssmayr de tromper activement le comte Walsegg en imitant l’écriture de Mozart sur la partition achevée ? Ou s’est‑elle simplement employée, de bonne foi, à honorer un contrat ? Les sources primaires n’apportent pas de réponse définitive, laissant certains aspects de ce célèbre épisode baignés d’un peu d’intrigue.

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Des finances sans livres de comptes, et la photo qui n’est probablement pas d’elle

Un autre domaine d’incertitude concerne la sagacité financière de Constanze : nous savons qu’elle a réussi à se mettre à l’abri, mais nous ne disposons pas d’un état complet de ce qu’elle a tiré de ses différentes entreprises. À quel point la tournée de concerts de 1795 fut‑elle lucrative ? À combien s’élevait la somme versée par André pour les manuscrits en 1799/1800 – au point de faire d’elle « finalement riche », comme certains l’affirment[99][67] ? Faute d’accès à ses livres de comptes (s’ils ont existé), nous recollons les indices sans pouvoir l’affirmer avec certitude.

Enfin, même les images de Constanze sont sujettes à caution. Un daguerréotype prétendait montrer une Constanze âgée aux côtés de la famille du compositeur Max Keller – une photographie alléchante de l’épouse de Mozart, alors septuagénaire. Cependant, des spécialistes contemporains ont discrédité cela : le procédé photographique en extérieur utilisé n’était pas disponible avant 1842, et Constanze, alors percluse d’arthrite, était peu susceptible de voyager pour un portrait[100][101]. La prétendue « dernière photo » de Constanze est aujourd’hui considérée comme un cas d’erreur d’identité ou une supercherie[100][102]. Ainsi, même quelque chose d’aussi simple que de savoir à quoi elle ressemblait dans sa vieillesse demeure incertain.

Conclusion

Constanze Mozart a mené une vie aussi dramatique qu’un opéra : jeune femme emportée dans une idylle passionnée avec un génie, épouse naviguant entre l’amour et le deuil dans les salons de Vienne, et veuve luttant contre la pauvreté et les préjugés pour assurer l’immortalité de son mari. Ce que confirment des sources fiables, c’est que Constanze a joué un rôle déterminant dans la préservation de l’œuvre et du souvenir de Mozart : elle a obtenu le soutien de l’Empereur au moment décisif[3][58], organisé des concerts qui ont permis d’éponger ses dettes[1][3], fait publier sa musique largement[61][62], et façonné les premières biographies qui ont révélé au monde qui était Mozart[54][57]. Contestées ou incertaines demeurent certaines nuances de son caractère – était-elle aussi à l’aise en société que certains le pensent, ou plus réservée ? S’est-elle consciemment employée à mythifier Mozart d’une manière ou d’une autre, ou s’est-elle simplement attachée à le présenter fidèlement ? On peut en revanche rejeter fermement les mythes qui caricaturent Constanze en dépensière sotte ou en épouse insensible ; aucune preuve crédible n’étaye ces allégations hostiles[14].

En dernière analyse, Constanze n’apparaît ni sainte ni méchante, mais un être humain à part entière. C’était une bourgeoise allemande pragmatique de son époque, dotée d’assez d’instruction et de ténacité pour s’imposer dans un monde d’hommes lorsque le destin l’exigeait. Elle chérissait la musique de Mozart et en comprenait la valeur quand beaucoup ne la percevaient pas. Et si, parfois, elle a agi dans son propre intérêt et celui de sa famille – peut-on le reprocher à une veuve dans sa situation ? Son héritage est celui de Mozart. Chaque fois que nous ouvrons une édition complète des œuvres de Mozart ou que nous lisons ses lettres, nous avons une dette silencieuse envers Constanze, la femme qui a gardé ces trésors à travers des décennies d’incertitude.

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Dans l’une des dernières lettres de Wolfgang à Constanze, il s’adressa à elle en ces termes : « meine liebe kleine Weibchen » – « ma chère petite épouse ». L’expression peut sembler désuète à nos oreilles modernes, mais elle recèle un monde d’affection et de confiance. Mozart savait, même si le monde ne le savait pas encore, que sa « petite épouse » était en réalité une femme formidable. L’histoire l’a depuis confirmé : Constanze Mozart fut la flamme constante qui entretint le génie de Mozart longtemps après sa disparition.

Sources:

Contemporary Report on Benefit Concert (1791): Münchner Zeitung, 29 Dec 1791 – translation and commentary in Mozart: New Documents[103][3]. Describes Vienna’s first memorial concert for Constanze’s benefit, including attendance, funds raised (~1000 gulden plus court contribution), and public response.

Mozart’s Letter to Leopold (Dec 1781): Quoted in Francis Carr, Mozart and Constanze (1983)[15][16]. Mozart details Constanze’s appearance (“not beautiful”), virtues (“kindest heart in the world”), and frugal habits, defending her character to his father. Confirms Mozart’s genuine regard and counters later myths of her extravagance.

Constanze’s Family Background:Constanze Mozart – Wikipedia[5][104]. Cites primary sources on her birth (1762 in Zell), father Fridolin’s occupation, relation to Carl Maria von Weber, and sisters’ musical training. Describes Weber family’s moves (Mannheim→Munich→Vienna) and Mozart’s initial infatuation with Aloysia Weber.

Engagement Crisis & Marriage: Daniel Heartz as cited in Wikipedia[105][21]. Details the July–Aug 1782 drama: Constanze possibly staying with Mozart, mother’s threats, Sophie’s intervention, Mozart’s letters (“postponement out of the question”; plan to marry immediately). Confirms wedding date (4 August 1782, St. Stephen’s, Vienna) and contract terms.

Constanze’s Children: Wikipedia[26][27]. Lists the six Mozart children (with birth/death dates), confirming only Karl Thomas (b. 1784) and Franz Xaver (b. 1791) survived infancy. Provides context for Constanze’s repeated pregnancies and the toll on her health.

Mozart’s Letters During Marriage: Emily Anderson (ed.), The Letters of Mozart and his Family. Paraphrased via Wikipedia[106][107]. Confirms that surviving letters from Wolfgang to Constanze (e.g. 1789 from Dresden) are “unfailingly affectionate…often intensely so,” with examples of endearments and playful instructions demonstrating a loving marriage.

Mozart’s Playful/Erotic Letter (May 1790): Anderson via Wikipedia[108][45]. Excerpt of Mozart’s letter referencing “sleeping with my dear little wife” and the famous “little rascal” euphemism. Provides primary evidence of the couple’s intimate, humorous rapport – refuting any notion of a cold or prudish relationship.

Constanze’s Reflections (1829): Letter from Constanze to G. F. Schwan, 5 Dec 1829, quoted in Wikipedia[47]. She recalls being “twice completely happy” in her marriages to Mozart and Nissen, indicating her continued affection for Mozart decades later and suggesting she felt loved and honored by him.

Financial State – Income vs. Debt: George Dunea, “The financial affairs of W.A. Mozart,” Hektoen Int’l (2023)[31][34]. Uses research by H.C. Robbins Landon and others: Mozart earned large sums (e.g. ~1,900 florins in 1791) yet was burdened by “mountainous” debts due to overspending and poor money management. Supports the view that financial strain was real but not due to Constanze’s mismanagement.

Leopold on Constanze’s Housekeeping: Eva Rieger & Anja Weinberger, “Constanze Mozart” – FemBio (2021)[35]. Notes that even Leopold Mozart, initially hostile, acknowledged Constanze’s housekeeping as “highly economical.” Contrasts this primary evidence with later biographers’ claims she was a bad housekeeper, highlighting a discrepancy between sources and biased interpretations.

Constanze’s Health & Myth of Feigned Illness: FemBio[85][86]. Cites Sophie Weber’s testimony that Constanze suffered a serious leg illness for 8 months, and addresses the strain of six pregnancies. Refutes the claim that Constanze “simulated” illness by providing evidence of genuine health issues.

After Mozart’s Death – Initial Aids: Dexter Edge, Mozart: New Documents (1791-1792)[50][53]. Contemporary news reports compiled by Edge confirm broad support for Constanze: van Swieten and Countess Thun aiding the children, Schikaneder’s benefit Magic Flute, Archduke Maximilian’s gift of 108 florins on 18 Dec 1791. Establishes that Constanze received help from influential quarters immediately after Mozart’s death.

Imperial Pension & Benefit Academy: Edge & Niemetschek via Mozart: New Documents[54][57]. Provides Niemetschek’s account of Constanze’s audience with Emperor Leopold II: her request for relief, his advice to hold a concert and promise of support. Also notes a documented petition on 11 Dec 1791 and that Emperor Franz II granted a small pension in Mar 1792[55]. Verifies the crucial role of the Emperor’s intervention (even if indirectly) in Constanze’s recovery from debt.

Benefit Concert Outcome:Mozart: New Documents[1][3]. Translation of the Münchner Zeitung report on the 23 Dec 1791 concert: describes the event, participants (“prominent musicians and singers”), and funds (~1000 florins plus court subsidy) raised for Constanze. Confirms that the benefit enabled her to pay off Mozart’s debts[56][109].

Constanze’s Preservation of Manuscripts: Eva Rieger/Anja Weinberger – FemBio[60][61]. Emphasizes that Constanze, despite financial hardship, did not immediately sell Mozart’s autographs. She safeguarded them until 1799, thereby ensuring their preservation. Dispels the myth that she irresponsibly scattered his manuscripts.

Sale to André (1799-1800): FemBio[68][69]. Notes that Constanze (with Nissen’s help) eventually sold the remaining manuscripts – including major works like Figaro, Magic Flute, Eine kleine Nachtmusik – to publisher J.A. André around 1799-1800. André took great care in publishing them. Confirms Constanze’s strategic decision to wait and sell in bulk to a reputable publisher.

Concertizing & Tours: FemBio[63][64]. Describes how Constanze organized concerts “in her musical salon” after 1791 and even undertook a concert tour in 1795/96 with her sister Aloysia, performing Mozart’s works. Provides evidence of her active role in promoting Mozart’s music in the years following his death.

Promotion of La Clemenza di Tito: Wikipedia[65][66]. Records that Constanze staged a benefit performance of Mozart’s La Clemenza di Tito in Dec 1794, casting herself and sister Aloysia, and that further performances in Vienna and beyond followed. Shows Constanze’s initiative in reviving one of Mozart’s lesser-known operas and even singing a leading role, highlighting her musical involvement.

Meeting and Life with Nissen: Wikipedia[71][72]. Confirms Constanze met Georg Nissen toward the end of 1797 (some sources say earlier) when he was a tenant in her house; they lived together from 1798 and married in 1809 in Pressburg (Bratislava) due to religious reasons. Also summarizes their life in Copenhagen (1810–1820), travels, and resettlement in Salzburg in 1824. Establishes the timeline of Constanze’s second marriage and later life.

Nissen’s Biography of Mozart (1828): Emily Anderson’s Mozart Letters intro[76][77]. Explains that Nissen (Constanze’s second husband) worked on a Mozart biography using family letters; he died in 1826, and Constanze finished and published the biography in 1828. Demonstrates Constanze’s direct hand in shaping Mozart’s life story for posterity, having had full access to the Mozart family archives.

Constanze’s Role in Historiography: Elisabeth Hilscher, review in Musicologica Austriaca (2020)[97][98]. Discusses how women like Constanze often ensured “great men” had freedom to create, yet were forgotten or marginalized. Notes that Constanze’s role has been the subject of complex historiography and that opinions on her have differed greatly, indicating the need to evaluate sources carefully.

Early 20th-Century Bias vs. Modern View:Grove Dictionary of Music via Wikipedia[14]. Summarizes how early scholarship maligned Constanze with sexist stereotypes and baseless accusations, whereas later biographers (Braunbehrens 1990, Solomon 1995, Halliwell 1998) identified these assessments as unfair. Provides authoritative support that negative portrayals of Constanze were not grounded in evidence.

Recent Biographical Myths: Hilscher (2020) review of Servatius’s Constanze Mozart: Eine Biographie[91][92]. Critiques a modern biography for “systematically construct[ing] new myths,” such as depicting Constanze as a prominent salon hostess with high status, despite lack of proof. Cautions that even well-meaning attempts to rehabilitate Constanze can introduce inaccuracies.

Constanze’s Social Life Realities: Hilscher (2020)[110][111] and [94]. Points out contradictions: e.g., Servatius claims Constanze had an elegant Viennese salon and moved in elite circles, whereas sources show she spoke poor French and Danish (hindering salon participation abroad) and that “Constanze actually had few friends and many turned away from her.” Emphasizes the importance of differentiating evidence from conjecture in assessing Constanze’s character and social reach.

Daguerreotype Controversy: Wikipedia[100][101]. Describes the supposed 1840 photograph of Constanze and why scholars doubt it: technical impossibility of outdoor daguerreotype before Petzval’s lens (invented after 1842), and the fact that Constanze was severely arthritic and unlikely to travel by 1840. Also cites biographer Agnes Selby’s note that Constanze had no contact with Max Keller after 1826, undermining the photo’s backstory[100][112]. Debunks a modern myth of visual history.

[1][2][3][49][50][51][52][53][54][55][56][57][58][59][103][109]23 December 1791

https://www.mozartdocuments.org/documents/23-december-1791-benefit/

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https://en.wikipedia.org/wiki/Constanze_Mozart

[15][16][17] Mozart on Constanze: Tepid but Frank – Samir Chopra

https://samirchopra.com/2013/03/03/mozart-on-constanze-tepid-but-frank/

[31][32][33][34] The financial affairs of Wolfgang Amadeus Mozart - Hektoen International

https://hekint.org/2023/11/02/the-financial-affairs-of-wolfgang-amadeus-mozart/

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https://www.fembio.org/english/biography.php/woman/biography/constanze-mozart/

[73][74][90][91][92][93][94][95][97][98][110][111] Wolfgang’s “Angels”: Two New Publications on Maria Anna von Berchtold zu Sonnenburg (née Mozart) and Constanze Nissen (Widowed Mozart) – Musicologica Austriaca

https://www.musau.org/parts/neue-article-page/view/86

[76][77] Full text of "THE LETTERS OF MOZART & HIS FAMILY VOLUME I"

https://archive.org/stream/lettersofmozarth000861mbp/lettersofmozarth000861mbp_djvu.txt